Face aux structures de
péché….
Éditorial de Richard Dubreuil dans
l'homme nouveau, HN 1270 – 16 décembre 2001
Loin de faciliter la vie
morale, la société multiplie aujourd’hui les conditions contraires à son
épanouissement. Le Pape Jean-Paul II
avait dénoncé cette situation en parlant des « structures de
péché ». Une idée reprise et
développée aujourd’hui par deux auteurs dans un écrit profond et
courageux : Les autoroutes du mal.
Le temps de l'Avent nous
exhorte à « préparer les chemins du Seigneur, à aplanir ses sentiers »
(Mt 3, 3). Dans le contexte actuel, ces chemins et ces sentiers de chrétienté
peuvent nous Il apparaître comme ultra-minoritaires et fort délaissés.
Sur combien de points
essentiels (respect de la vie, probité, fidélité des époux, pureté, chasteté,
sens du bien commun, etc.), n'avons-nous pas l'impression de ramer à
contre-courant, de défendre des conceptions étrangères à nos contemporains ?
Le Christ a eu beau nous
prévenir que « son joug est doux et son fardeau léger » (Mt 11, 30), que
« justes et vraies sont ses voies » (Ap 15, 3), nous aimerions être
moins seuls sur ces voies !... alors que beaucoup (y compris nous-mêmes
certains jours) se précipitent sur les « autoroutes du mal ».
LES AUTOROUTES DU MAL
Autoroutes du mal, c'est le titre d'un récent ouvrage éclairant et
nuancé de l'économiste Jacques Bichot et de notre collaborateur Denis Lensel
(1). Cette métaphore désigne ce que Jean-Paul II appelle les « structures
de péché » (Sollicitudo rei socialis, 1987).
Comme l'expression « culture
de mort », les structures de péché sont une réalité bien actuelle. Le Pape
constate la mise en place d'institutions et de mécanismes qui conduisent les
hommes à commettre l'injustice et les poussent à s'écarter de leur vocation de
fils de Dieu.
Certes, la liberté et la
responsabilité personnelle des êtres humains restent entières mais
l'accumulation des péchés engendre des habitudes collectives et des effets
structurels qui conditionnent les consciences et engendrent d'autres péchés. La
banalisation de la corruption, du vagabondage sexuel, de la violence, du
divorce, de l'avortement, de l'eugénisme en sont des exemples.
Il y a dix ans,
l'encyclique Centesimus Annus (1991 ) décrivait ce nouveau défi des
structures de péché: « L'homme reçoit de Dieu sa dignité essentielle et,
avec elle, la capacité de transcender toute organisation de la société dans le
sens de la vérité et du bien. Toutefois, il est aussi conditionné par la
structure sociale dans laquelle il vit, par l'éducation reçue et par son
milieu. Ces éléments peuvent faciliter ou entraver sa vie selon la vérité. Les
décisions grâce auxquelles se constitue un milieu humain peuvent créer des
structures de péché spécifiques qui entravent le plein épanouissement de ceux
qu'elles oppriment de différentes manières. Démanteler de telles structures et
les remplacer par des formes plus authentiques de convivialité constitue une
tâche qui requiert courage et patience. »
Trois ans plus tard,
dans la Lettre aux familles, Jean-Paul II décrivait l'émergence d'une
contre-civilisation destructrice, « civilisation dans laquelle les personnes
sont utilisées comme on utilise les choses », dans laquelle « la femme
peut devenir pour l'homme un objet, les enfants une gêne pour les parents, la
famille une institution encombrante pour la liberté ». Aujourd'hui, les
licenciements sauvages pour assurer aux actionnaires les 15 % de rendement sur
fonds propres, le clonage d'êtres humains, l'arrêt Perruche de la Cour de
cassation (qui avalise le préjudice d'être né) montrent que le Pape avait visé
juste. De multiples structures de péché sont à l’œuvre. Jacques Bichot et Denis
Lensel en analysent quatre composantes.
COMPOSANTE PSYCHOLOGIQUE
La propension au mal est
d'abord une dépendance qui se contracte par accoutumance progressive. Le péché
s'installe sous l'effet de l'habitude qui devient une « seconde nature »
(alcoolisme, toxicomanie, impureté...). La répétition d'actes mauvais crée en
nous une propension à faire le mal: « Quand on est engagé sur une autoroute
du mal, il est très difficile de rebrousser chemin: psychologiquement on est
sur une voie à sens unique » (J. Bichot et D. Lensel, p. 52).
Les catholiques savent
depuis Bourdaloue (2) qu'il existe une relation dialectique perverse entre
l'habitude du péché et le délai de la pénitence : plus le péché se répète et
plus on est tenté de différer la pénitence; plus la pénitence tarde et plus
l'habitude du péché s'enracine (3).
Mais aujourd'hui, la
structure de péché naît du refus de la pénitence au nom du relativisme moral.
En décrétant qu'il n'existe pas de normes universelles, en proclamant « à
chacun sa vérité », on anesthésie la conscience morale des personnes. À cette
« morphine psychologique » vient s'ajouter l'analgésique mimétique (« des
personnes connues le font aussi »..., « les médias en parlent sans réprobation
») : « La contagion mimétique analysée par René Girard joue un rôle important
dans la construction de cette structure de péché qu'est l'amoindrissement de la
conscience morale » (p. 57).
COMPOSANT SOCIOLOGIQUE
Comme nos contemporains n'ont
plus beaucoup d'idées claires quant au bien et au mal, leurs opinions en la
matière sont très fluctuantes. Chacun observe ce que font les autres et tend à
s'y conformer. Ainsi, pour les relations sexuelles hors mariage. Le rôle du
mimétisme social s’accroît donc. Il suffit que tel ministre ou tel acteur connu
se flatte de consommer de la cocaïne pour que beaucoup lui emboîtent le pas.
Ainsi « les formes
actuelles de médiatisation contribuent fortement à normaliser les conduites
immorales » (p. 70). « Des
cléricatures du mal » (par exemple, le réseau Voltaire) font passer pour
ringards et fascistes ceux qui refusent ou qui dénoncent les structures de
péché qu'elles propagent.
COMPOSANTE ÉCONOMIQUE
Plus une structure
de péché (pornographie, prostitution, corruption, délinquance...) gagne
d'adeptes, plus elle relève d'une logique économique. Le marché de la
perversion fonctionne comme tout autre marché. Plus la demande croît, plus
l'offre s'adapte et plus le coût unitaire des prestations diminue. Une récente
émission télévisée de Capital montrait la forte chute du prix de la
cocaïne dans le XIXe arrondissement de Paris
depuis l'essor du nombre de consommateurs. La filière drogue bénéficie
d'économies d'échelle au fur et à mesure qu'elle se banalise.
Cette logique économique
produit un effet de seuil, un effet d'éviction et un effet inégalitaire.
– Effet de seuil: à partir
d'un certain stade, les forces de l'ordre sont impuissantes à endiguer le
phénomène toxicomanie et la violence qu'il engendre, d'où les récentes
manifestations de policiers et de femmes de gendarmes dans toute la France.
C'est ce que les économistes appellent un effet de seuil. Les défenses
naturelles de la société deviennent impuissantes à réguler le phénomène.
– Effet d'éviction :la
généralisation des structures de péché a une autre conséquence : elle réduit la
part de ressources allouées aux activités saines et morales. Elle augmente le
coût économique des comportements vertueux. Ainsi quand la corruption se
répand, les entreprises qui ne versent pas de pots-de-vin perdent des marchés
du seul fait de leur probité. « Le prix à payer pour être honnête grimpe
rapidement au fur et à mesure que la malhonnêteté devient plus commune »
(p. 84).
– Effet inégalitaire :la
logique économique entraîne un autre effet pervers. Les considérations de
rentabilité financière et boursière tendent à éclipser les considérations
humaines. Des cadres dirigeants d'une grande générosité personnelle acceptent
au nom de la règle des 15 % de rendement sur fonds propres de pratiquer une
sélection impitoyable et de réduire au chômage un grand nombre de leurs collaborateurs.
« Le culte du profit obtenu par tous les moyens induit une véritable schizophrénie
» (p. 87). La recherche du profit et des parts de marché crée des écarts de
rémunération choquants. Des salariés vedettes se constituent en peu de temps de
fortunes colossales pendant que les autres végètent. Le basketteur américain
Michael Jordan reçoit un salaire de 33 millions de dollars auquel s'ajoutent 45
millions de contrats publicitaires. Au cours de la finale du superbowl (football
américain), la minute de publicité télévisée se négocie à un milliard de
francs. Cette médiatisation outrancière pervertit l'idéal sportif et la
finalité même de la télévision qui ne vise plus à offrir des programmes à un
public, mais un public à des annonceurs.
COMPOSANTE POLITIQUE
La logique
économique oblitère tout. Elle conduit
à interpréter la vie politique elle-même comme un vaste marché où s’échangent
des mesures législatives contre des voix.
Dans cette perspective,
la loi positive n’est pus conçue comme l’expression et la garantie du bien
commun mais comme un hameçon pour capter certains segments de l’électorat. Dès lors, la loi positive s’écarte de plus
en plus de la loi naturelle. La
diffusion du péché au sein d’une minorité de quelque importance peut
parfaitement suffire à déclencher un processus législatif et réglementaire en
sa faveur (ex.: dépénalisation de la drogue, adoption d'enfants par les couples
homosexuels...).
Le mimétisme cher à René
Girard fait que d'autres partis politiques d'horizon idéologique opposé
proposent à leur tour des mesures analogues pour ne pas laisser à leurs adversaires
le monopole de cette fraction de l'électorat. C'est ainsi que l'on a vu
récemment Philippe Séguin se prononcer pour l'augmentation des subventions au
lobby homosexuel parisien.
Les politiques en
viennent ainsi à requalifier à leur convenance le bien et le mal (péché contre
l'Esprit Saint) et à pratiquer le relativisme moral et le subjectivisme. Et
comme en démocratie, ce qu'une majorité a décidé peut être annulé par une
majorité contraire, les lois peuvent changer au gré des fluctuations électorales.
Il en résulte une insécurité juridique qui sape la confiance des électeurs et
augmente par ricochet l'abstentionnisme électoral. Plus grave, les citoyens
perdent le respect de la loi qu'ils se bornent à « assumer » par peur des
ennuis que leur causerait sa transgression.
Ultime
conséquence : « L’absence de respect voué à la norme juridique
rend plus difficile l'intériorisation de la norme morale » (p. 110),
ce qui renforce le relativisme, donc l'élasticité de la conscience et la
propension au mal. De surcroît, quand on a pris l'habitude de biaiser avec la
loi et la norme morale, il devient plus difficile de respecter la loi divine
que l’Église est chargée d'enseigner. On comprend dès lors pourquoi les
confessionnaux et les églises se vident.
DAVID CONTRE GOLIATH
Se prémunir des structures de péché et les faire régresser est un défi
lancé aux chrétiens au seuil de ce nouveau millénaire. L'ensemble de l'histoire
de l'Église montre que le christianisme a souvent su faire régresser la
barbarie païenne. Tel est bien l'enjeu de la nouvelle évangélisation.
Paradoxalement l'indétermination de nos contemporains en matière morale
les rend plus malléables et dans une certaine mesure, « reprogrammables » rapidement.
Qui eût cru en 1988, que le bloc soviétique bardé de certitudes calcifiées
depuis soixante-dix ans s'effondrerait l'année suivante ? Dans une société
gagnée par le conformisme et le mimétisme, l'impact des chrétiens peut aller
bien au-delà de leur strict poids numérique. Aujourd'hui encore, David peut
l'emporter sur Goliath.
Pour démanteler les structures de péché, il faut des chrétiens
solidement formés, spirituellement solidaires et inébranlables dans la foi. Le
premier pape nous livre le mode d'emploi de la reconquête des autoroutes du
mal: « Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le diable, rôde comme un
lion rugissant. cherchant qui il dévorera.Résistez-lui avec une foi ferme,
sachant que les mêmes souffrances sont imposées à vos frères dans le monde. Le
Dieu de toute grâce (...) vous perfectionnera lui-même, vous affermira, vous
fortifiera, vous rendra inébranlables » (1 P 5, 8-10).
1. Jacques BICHOT et Denis
LENSEL, Les autoroutes du mal, les structures déviantes dans la société
moderne, Presses de la Renaissance, 2001, 384 p., 148,90FF/22,70€.
2. Louis BOURDALOUE (1632-1704), prédicateur préféré de Louis XIV, se
signalait par la rigueur intellectuelle et la finesse psychologique de ses
serinons.
3. Louis BOURDALOUE, Sermon de la seconde semaine de l'Avent sur le
délai de la pénitence; deux parties: I. Habitude du péché, effet du
délai de la pénitence. II. Délai de la pénitence, effet de l'habitude
du péché.