EUROPE, PAYS DE MISSION
Les élections
ont éludé nos questions. Le chantier de l'Europe reste interdit au public. Ses
techniciens disent que l'Union est « le seul avenir possible » – mais ils
laissent cet avenir dans le flou, et les citoyens ne savent pas quelle Europe on
leur fabrique. Vassale ou indépendante ? Sociale ou ultralibérale ? Questions naïves…
Le vrai but du chantier n'est pas de donner une forme politique á la civilisation
de l'Europe ; il est d'installer, sous l'étiquette Europe, une succursale du marché
global : une zone économique (toujours plus large) qui s'étendra jusqu'en Asie
musulmane.
C'est
pourquoi il est entendu depuis Maastricht que « l'UE » n'a pas de valeurs
propres, mais des
principes abstraits, et qu'elle ne doit pas coïncider avec le foyer historique
de la civilisation européenne.
(On veut « ouvrir à
tous les vents les portes de l'Union », s'irrite l'eurodéputé Jean-Louis Bourlanges).
C'est aussi
pourquoi les chefs du chantier répètent que « l'Europe n'est pas un club chrétien
». Cet axiome ne rassure pas le grand public : selon un sondage Forum-RTL de mai 2004, 65 % des Français aimeraient mieux
que l'Europe reconnaisse son origine chrétienne[1]. L'axiome
anti-club ne plaît pas non plus aux géopolitologues :
« toute alliance est un club, disent-ils ; et aucune alliance n'est plus serrée
que l'Union européenne, dont l'espace est celui de l'ancienne chrétienté: »
Les élections
ont éludé nos questions. Le chantier de l'Europe reste interdit au public: Ses
techniciens disent que l'Union est « le seul avenir possible » - mais ils
laissent cet avenir dans le flou, et les citoSlens ne
savent pas quelle Europe on leur fabrique. Vassale ou indépendante ? Sociale
ou ultralibérale ? Questions naïves:.: Le vrai but du chantier n'est pas de
donner une forme politique à la civilisation de l'Europe ; il est d'installer,
sous l'étiquette Europe, une succursale du marché global: une zone économique
(toujours plus large) qui s'étendra jusqu'en Asie musulmane.
C'est
pourquoi il est entendu depuis Maastricht que « t'UE » n'a pas de valeurs
propres, mais des principes abstraits, et qu'elle ne doit pas coïncider avec lé
foyer historique de la civilisation européenne. (On veut « ouvrir à tous les
vents les portes de l'Union », s'irrite l'eurodéputé Jean-Louis Bourlanges).
C'est aussi pourquoi les chefs du chantier répètent que «
l'Europe n'est pas un club chrétien ». Cet axiome ne rassure pas le grand
public : selon un sondage ForumRTL de mai 2004, 65 %
des Français aimeraient mieux que l'Europe reconnaisse son origine chrétienne
(1).
L'axiome
anti-club ne plaît pas non plus aux géopolitologues :
« Toute alliance est un club, disent-ils
; et aucune alliance n'est plus serrée que l'Union européenne, dont l'espace
est celui de l'ancienne chrétienté. »
Mais
que disent les chrétiens ? Ils n'ont pas le réflexe du grand public
(s'accrocher anxieusement à une « identité »).
Ils
n'ont pas non plus le tropisme des géopolitologues
(penser en termes d' « espaces »).
Strasbourg suspecte Rome
Depuis
que le Pape appelle à la nouvelle évangélisation, le souci premier des
chrétiens est redevenu... la foi chrétienne.
Car
l'Europe du XXIe siècle est radicalement
déchristianisée, ce qui rend factice l'idée d'un club chrétien. L'hypermarché nommé
« Union européenne » accepte de moins en moins l'expression - et même
l'existence - du Credo catholique : on désire (selon un grand journal
parisien) que les croyants oublient « leurs dogmes et leurs magies
sacramentelles » et qu'ils « évoluent en direction d'une éthique de
l'intériorité ». On nous veut non seulement invisibles, mais
agnostiques, parce qu'on nous veut dociles au matérialisme mercantile, qui
tient lieu de doctrine à la construction européenne. Et si nous nous mêlons de
faire des objections à cette doctrine au nom de l'Évangile, on nous répond que
la foi est « intolérante » (ou intolérable) et que ceux qui la gardent
commettent le délit de «fondamentalisme ». Au
Parlement européen, les positions sociétales du Vatican se trouvent classées de
plus en plus souvent parmi les attitudes « non pluralistes », donc
illicites et disqualifiantes. Les lois nationales suivent le vent
strasbourgeois (la République française lui ajoute un parfum de « laïcité »). Et 1e champ de bataille est celui des Nouvelles Mœurs,
fabriquées par le matérialisme mercantile, puis adoptées par la classe
politique... Certains articles du catéchisme deviennent ainsi passibles de la
correctionnelle ; répéter ce que le Vatican dit de l'homosexualité sera bientôt
une infraction aux normes européennes et aux lois françaises.
Les
catholiques vont se voir imposer ce dilemme : ou se taire (et déserter
l'Église), ou parler (et risquer leur casier judiciaire).
C'est
à parler que le cardinal Ratzinger les invite, dans sa note sur la politique
publiée en 2003. Ce texte critique notre fausse « tolérance » qui postule que
tout égale tout - et qui ouvre la porte, par exemple, au « mariage gay », au
clonage et á la parthénogenèse. Contre cette fuite en avant, l'Église
argumente. On lui répond de se taire. Elle n'aurait « aucun titre » á donner son avis sur la vie des gens ; surtout en matière de
sexe et de reproduction humaine, secteur où la société européenne se pose en « modèle innovateur ».
L'UE, un
« modèle » ?
Or
sur ce terrain précis (celui de l'avenir de la vie), l'Europe est attendue au
tournant.
Son déclin démographique est irrémédiable.
Pour maintenir l'effectif de sa population, elle aurait besoin d'une moyenne de
2,1 enfants par femme ; elle n'en a que 1,5, et la courbe continue à plonger
(sauf chez les immigrés et dans le dernier carré des familles nombreuses
catholiques). Les uns derrière les autres, tous les peuples européens tombent
au-dessous du seuil de survie. Á ce rythme il faudra, selon l'ONU, une
transfusion annuelle de 1,6 million de migrants pour maintenir la population de
l'Europe á son niveau actuel. Et de dix fois plus pour maintenir la proportion
d'actifs...
Ce
chiffrage nous dérange ? Mais il est réaliste, et il annule nos querelles et
nos perspectives. « Élargie » ou pas, fédérale ou non, la vieille Europe
malthusienne s'est condamnée physiquement. Sa population paraît vouée à
s'éteindre. En fait, elle deviendra autre, sous l'afflux des jeunes immigrés ;
processus conforme à la logique du vivant.
En
parler jette un froid dans les réunions bourgeoises.
Pourtant
c'est la vérité, et il faut l'assumer si nous voulons évangéliser au XXIe siècle sur ce continent. Les querelles d'aujourd'hui
n'auront bientôt plus, lieu d'être, puisque leur objet (l'ancienne société
européenne) se sera transformée en un autre, totalement inédit. Dans cette
Europe sans précédent, les chrétiens croyants ne seront plus qu'une petite
minorité. Mais le religieux ne disparaîtra pas pour autant, même pour faire
plaisir au « club laïque » de l'Hexagone: dès 2020 les musulmans seront 20 %
de la population. Renforcé par l'immigration croissante et par l'entrée
(promise) de la Turquie dans l'UE, le dynamisme des mosquées accentuera ce qui
se dessine dans les grandes villes de l'Union :1'islamisation de jeunes
Européens de souche, déshérités spirituels, subjugués par la religion de leurs
camarades de cité. Cette expansion de l'islam en Europe sera une épreuve de
vérité pour les chrétiens. Beaucoup s'imaginent encore que, pour « cohabiter »
avec les musulmans, les catholiques doivent rendre l'Évangile le plus plat
possible afin de le glisser sous les portes. Ils comprendront au contraire (à
l'usage) que l'on attend d'eux un courage de témoins : non seulement devant
l’islam, mais envers la totalité de la vie.
Témoins,
mais comment ? Cela dépend où. Tous les chrétiens d'Europe ne vivent pas
la même situation.
À
Mariazell en Autriche, au mois de mai, 80 000 catholiques - dont 60 000 venus
des anciennes démocraties populaires - ont manifesté pour que l'Europe respecte
la vie et soit « solidaire des faibles dans des sociétés en proie à la
mondialisation ». Ces propositions très actuelles ont été faites dans la
mouvance d'une vieille tradition, celle de l'Europe catholique des Habsbourg :
la manifestation s'est tenue en présence du fils nonagénaire du dernier empereur,
parmi une forêt de drapeaux et de bannières.
Toucher les Amnésiques
Mais
ce qui est encore possible en Europe centrale ne l'est plus en Europe
occidentale, et surtout pas en France : nous avons mis trop d'énergie à tuer
nos racines. Nous y sommes trop bien parvenus... Ici l'amnésie est presque
totale, et cet oubli massif interdit de s'appuyer sur la mémoire pour
évangéliser: l'homme ne pouvant aimer que ce qu'il connaît, un passé effacé ne
dit rien à personne. (« On n'apprend plus l'histoire à nos enfants », s'alarmait
déjà Alain Decaux en 1978).
Donc
l'évangélisation de l'Europe de l'Ouest devra trouver une autre voie.
«
L'homme est le chemin de l'Église », a dit
Jean-Paul II.
Cette
formule prophétique fut prise de travers par la gauche et la droite chrétiennes
: à gauche on voulait croire que le Pape se ralliait à la démagogie, et l'on
s'en félicitait ; à droite on croyait la gauche, et l'on se désolait. En fait Karol Wojtyla avait - une fois de
plus - dix ans d'avance sur l'évolution sociale. Il tirait la leçon de notre
chute collective dans l'hyper-individualisme :
puisque le nouvel Européen (le déshérité occidental) n'est plus sensible qu'à
l'expérience individuelle et à l'instant présent, c'est seulement là que
l'évangélisation pourra le rejoindre. Il ne considérera la foi que si elle lui
apparaît comme vitale. Il ne considérera la foi que si elle lui apparaît comme
vitale. Il ne considérera le Christ que si le témoin apparaît crédible, ici et
maintenant. Rencontres en tête à tête, au hasard de conversations de bureau, de
train de banlieue ou d’hôpital… Au fond rien ne change depuis 2000 ans :
le Ressuscité envoie ses disciples à « toute la création » dans la
poussière des routes ; il ne les envoie pas faire les beaux à la tribune,
ni se pousser dans les partis politiques.
L’Europe
ne sera pas un club chrétien ? La foi n’est pas un club, ni une force
d’appoint : c’est une promesse pour chaque individu de la terre entière,
l’élan de tous ceux qui apprennent, un par un, à connaître ce qui vient de Dieu
(comme le dit l’Évangile de St Jean : avec ce verbe biblique
« connaître » – qui désigne l’union conjugale).
Le
crépuscule physique du Vieux Continent prépare des lendemains étranges ?
Les chrétiens d’Europe ont déjà connu plusieurs fins du monde : voir leurs
terres redevenir pays de mission ne devrait pas les surprendre.
Il
savent que l’avenir de l’Église se joue sur le reste de la planète, parmi les
peuples jeunes là où les hantises européennes n’ont ni écho ni sens.
Dans
une basilique normande au milieu des bois et des près, le dimanche de la
Pentecôte, j’écoutais un dominicain congolais prêcher l’Esprit Saint : en
tempête, avec une énergie que l’Europe ne connaît plus et qui devait être celle
des prédicateurs mendiants du XIIIe siècle. C’était
la parole vivante et efficace, « celle
qui pénètre jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit, des jointures et des
moelles, et qui démêle les intentions et les pensées du cœur ». Sa voix de joyeux orage (à casser les
vitraux) aurait détonné dans un « club chrétien », mais elle était à
sa place dans les foules françaises d’aujourd’hui. À sa place – et à son heure.
Patrice de Plunkett
L’homme nouveau - No 1326 -
Dimanche 20 juin 2003
––––––––
[1]
Ce qui récompense l’action de l’eurodéputée Élisabeth Montfort pour une
modification du projet de constitution.