Fatima devant l’Église et le monde - Allocution de S. Ém. le
cardinal Cerejeira, patriarche de Lisbonne.
Notre-Dame du Rosaire de Fatima
Premier ouvrage canadien consacré à Notre-Dame
de Fatima, écrit en 1945, mais combien d’actualité et combien prophétique
!
Le cinquantenaire
des apparitions de Fatima
A propos du secret de Fatima
Allocution de S. Ém. le cardinal Ottaviani
Le 11 février 1967 a été célébré à Rome, à l’Antonianum,
le cinquantième anniversaire des apparitions de Fatima. Voici
l’allocution qui a été prononcée en cette circonstance par le cardinal Ottaviani, propréfet de la
Congrégation pour la doctrine de la foi (1).
.
S’il s’agit d’un secret, comment pourrais-je le révéler ?
De toute façon, je traiterai de quelques questions qui ont trait au
"secret de Fatima".
La première fois que j’ai été à Fatima, c’était en 1955.
Pendant que je gravissais la pente qui devait me conduire à la Cova da Iria, j’étais déjà
édifié par la piété, par l’esprit de sacrifice et de prière dont tant
d’enfants du peuple faisaient preuve en gravissant cette pente, emportant
la nourriture et tout ce dont ils avaient besoin pour passer la nuit
commémorative de l’événement du 13 octobre 1917.
Quand j’arrivai là-haut, à la Cova da Iris, il
me sembla que j’entrais dans la maison de ma Mère, il me sembla entendre
ma Mère qui me disait: "Prière, pénitence!"
Toute cette bonne population, des milliers et des milliers de personnes qui
passaient la nuit dehors en priant et en chantant, en chantant et en priant,
alors que les lueurs de milliers de flambeaux incendiaient la grande place
devant la basilique; tous ces gens me donnaient vraiment l’impression
qu’ils comprenaient bien l’esprit du message de Fatima. (2)
Les trois messages
de Fatima
La Très Sainte Vierge, en posant son pied virginal sur la terre de la Cova da Iria, qu’elle a
ainsi sanctifiée, confia trois messages la petite Lucia. L’un concernait
les sentiments familiaux les plus intimes de Lucia, la prédiction que son petit
frère Francesco et sa petite soeur Giacinta
s’envoleraient bientôt pour le ciel. Et la prophétie se réalisa peu de
temps après. Dans la basilique qui a été construite sur la Cova
da Iria, on voit à droite et à gauche du maître-autel
la pierre tombale sous laquelle les restes mortels de Giacinta
et de Francesco attendent le jour glorieux de la résurrection, tandis que leurs
âmes sont bienheureuses dans le ciel. Quand je demandai à Lucia ce
qu’elle voulait que je dise de sa part au Saint-Père, elle eut un
sentiment qui m’émut, elle pensa à son petit frère et à sa petite soeur :
"Dites au Pape qu’il fasse avancer rapidement la cause de leur
béatification."
Espérons que le voeu de Lucia sera exaucé le plus rapidement possible.
Là - disais-je, - dans la Cova da Iria,
on se sent comme dans la maison de sa Mère, il nous semble entendre la voix de
notre Mère qui nous répète : "Prière et pénitence!"
Le monde a prêté l’oreille au message de Lucia. Dans ce message, il y
avait la partie privée, concernant son frère et sa sœur; il y avait la
partie concernant le monde entier (il invitait tout le monde à la prière et à
la pénitence); et il y avait enfin la troisième partie des choses confiées par
la Sainte Vierge. Et ces choses, elle les lui avait confiées non pour elle, non
pour le monde - du moins pour l’immédiat, - mais pour le Vicaire du
Christ.
Jean XXIII a pris
connaissance du secret
et l’a remis dans les archives
Et Lucia a gardé le secret. Elle n’a pas parlé, ce qui ne veut pas dire
qu’on n’a pas essayé de la faire parler. Oui, des "secrets de
Fatima" circulent qu’on lui attribue. N’en croyez rien! Lucia
a gardé le secret.
Et alors, qu’a-t-elle fait pour obéir à la Très Sainte Vierge ? Elle a
écrit sur une feuille, en portugais, ce que la Sainte Vierge lui avait demandé
de dire au Saint-Père.
Le message ne devait pas être ouvert avant 1960. Je demandai à Lucia :
"Pourquoi cette date ?" Et elle me répondit: "Parce
qu’alors il apparaîtra mas claro (plus
clair)." Ce qui me fait penser que le message était de ton prophétique,
parce que précisément les prophéties, comme on le voit dans la Sainte Écriture,
sont recouvertes d’un voile de mystère. Elles ne sont généralement pas
exprimées en langage manifeste, clair, compréhensible à tout le monde; les
exégètes en sont encore aujourd’hui à interpréter les prophéties de
l’Ancien Testament. Et que dire, par exemple, des prophéties contenues
dans l’Apocalypse ? En 1960 - dit-elle, - le message apparaîtra plus
clair.
L’enveloppe contenant le "secret de Fatima" fut remise fermée à
l’évêque de Leira et, bien que Lucia ait dit
qu’il le pouvait, il ne voulut pas le lire. Il voulut respecter le
secret, ne serait-ce que par égard pour le Saint-Père. Il le remit au nonce
apostolique, alors Mgr Cento, aujourd’hui
cardinal, ici présent, lequel le transmit fidèlement à la Congrégation pour la
doctrine de la foi, comme celle-ci le lui avait demandé, pour éviter
qu’une chose aussi délicate, destinée à ne pas être donnée en pâture au
public, vienne pour une raison quelconque, même fortuite, à tomber entre des
mains étrangères. Le secret arriva donc à la Congrégation pour la doctrine de
la foi, et - toujours fermé - il fut transmis à Jean XXIII. Le Pape ouvrit l’enveloppe;
il lut. Et, bien que le texte soit écrit en portugais, il me dit ensuite
qu’il l’avait compris entièrement. Puis il remit lui-même le secret
dans une autre enveloppe, la scella et la déposa dans une de ces archives qui
sont comme un puits profond, noir, noir, au fond duquel les papiers tombent, et
personne ne vit plus rien. Il est donc difficile de dire où se trouve
maintenant le "secret de Fatima".
Ce qui importe,
c’est le message public
de prière et de pénitence
Cependant, ce qui importe, et ce qui doit importer au monde, c’est ce qui
est contenu dans le message public, devenu universel, répandu dans le monde
entier et, grâce à Dieu, accueilli avec attention par tout le monde.
Maintenant, autre chose est de savoir si le monde l’a mis en pratique selon
les désirs de la Très Sainte Vierge, qui nous avait exhortés à la prière et à
la pénitence pour éviter les sanctions prévues dans le livre divin de la
Providence pour un monde qui correspond si mal aux dons de la grâce du
Seigneur.
Vous pouvez imaginer combien de journalistes et combien de bons prêtres, qui
avaient le désir d’écrire quelque chose sur le "secret de
Fatima", sont venus tenter Lucia, mais elle a été vraiment exemplaire;
elle n’a pas parlé. (3)
Ne croyez pas ceux qui disent avoir entendu ceci ou cela de Lucia. Moi qui ai
eu la grâce et le don de lire ce qui est le texte du secret - mais je suis
secret moi aussi parce que je suis tenu au secret, - je puis dire que tout ce
qui circule... (il y a quelques jours, un journal de province parlait du
"secret de Fatima" et en donnait le texte). Vous pouvez être bien
sûrs que le vrai secret est gardé de telle façon que personne n’y a jeté
les yeux. Il ne reste par conséquent rien d’autre à faire que de
s’en tenir à ce qui est publié. Le message public de Fatima, voilà ce qui
importe. Le secret importe pour le Saint-Père à qui il était destiné.
C’est lui qui était le destinataire du secret. Et si le destinataire du
secret ne s’est pas décidé à dire: "C’est le moment de le
faire connaître au monde!", nous devons nous en tenir à sa sagesse qui a
voulu qu’il reste secret.
Mais ce qui importe - comme je le disais, - c’est que nous sachions
conformer notre vie, nos actions, nos activités à ce qui est l’esprit du
message public, parce que Lucia fut chargée non seulement de transmettre au
Pape le message secret, mais encore de faire connaître au monde entier le
message public, qui se résume en ces deux mots: "Prière et pénitence
!"
Ces deux mots, la Sainte Vierge les avait déjà dits avant à Lourdes.
Aujourd’hui, où nous commémorons la fête de l’Apparition de la Très
Sainte Vierge à Lourdes, nous devons lier ces deux manifestations de la bonté
de Marie qui est descendue du ciel, a posé son pied virginal sur la terre pour
la sanctifier et aussi pour l’orienter vers de meilleurs chemins. Nous
devons chercher à faire en sorte que par nos actions, nos prières, nos
exemples, par toutes les vertus chrétiennes que nous devons pratiquer,
spécialement par la prière et par la pénitence, le message de Fatima ait les
effets pour lesquels il a été adressé au monde.
Le message de
Fatima et l’Église du silence
On a mis en évidence également le rapport du message de Fatima avec les
conditions de l’Église en certaines régions où elle sent le poids des
persécutions, où on lutte contre la religion.
C’est là le message. Dans le message publié, d’abord il y a aussi
le message de l’espérance, de la conversion, et celle-ci peut être hâtée
également par les prières de tous ceux qui ont de la dévotion pour Notre-Dame
de Fatima.
Oui, en ce jour où nous célébrons une fête mariale, celle de l’Apparition
de Lourdes, nous devons nous tourner vers l’Immaculée, apparue à Fatima
comme à Lourdes, pour quelle donne au monde la consolation de voir réalisés les
voeux qui sont dans le coeur, dans l’esprit, dans les prières, dans
l’âme de tout chrétien.
Il est bien vrai que la persécution existe toujours; il y a encore des pays qui
sont sous le talon du persécuteur, du despote; il y a des régions exterminées,
semées d’échafauds, de croix, de prisons - des prisons qui sont
sanctifiées par tant de martyrs, - mais nous devons espérer (4).
Déjà certains signes, l’aube de situations nouvelles, pourrait-on dire
commencent à se dessiner. Peut-être suis-je optimiste, mais il me semble que la
Très Sainte Vierge nous inspire d’avoir confiance. Si elle est descendue
du ciel, si elle a sanctifié de son pied virginal la terre de France et du
Portugal, comme également tant d’autres terres où elle est descendue et
apparue, elle l’a fait aussi pour nous encourager.
Il est cependant vrai, comme on le voit dans tant de prophéties -- parce que
j’imagine que le message de Fatima a un ton de prophétie, puisque Lucia a
dit qu’en 1960 il paraîtrait plus clair, - qu’il y a là un signe
qui est comme voilé, ce n’est pas un langage qui est tout à fait
manifeste et clair. Nous espérons donc, comme je le disais, que les signes qui
ont été donnés soient conformes à cette espérance que l’on peut retirer
du message de Fatima. La Vierge est certes apparue également pour nous dire que
nous devrons peut-être souffrir - comme du reste elle avait prédit les
souffrances de la guerre dont nous avons tous été témoins et victimes, - mais
elle est aussi venue dans le monde pour nous donner de l’espérance.
Elle est la Mère de la confiance. Tous, nous savons l’invoquer comme
"le motif de notre espérance et de notre confiance". Eh bien,
puisqu’elle nous donne cette espérance, prions pour qu’elle nous
obtienne ce que tous désirent, ce que tous ont à coeur: que
vienne le règne du Christ, dans la paix du Christ.
Il y a déjà dans certains pays des signes révélateurs qui sont comme des
indices d’évolution, comme des indices de succès de cet oecuménisme qui
toujours davantage rapproche fraternellement les peuples, également ceux qui ne
sont pas catholiques mais sont fiers à juste titre de porter le nom de
chrétiens. Parmi ces signes, il y a la façon dont est accueilli tout ce que le
Pape fait pour la paix. Je garderai naturellement la réserve qui
s’impose, mais hier précisément, on me parlait de nouvelles démarches qui
ont été faites ces jours derniers pour faciliter la solution du conflit
vietnamien. Si donc tant de signes nous sont donnés qui nous permettent
d’espérer qu’en ce cinquantenaire des événements de Fatima la
Sainte Vierge manifestera de quelque façon sa complaisance pour ses enfants,
donnera quelque espérance
nouvelle au monde chrétien, nous devons dire : accueillons ce présage de la
Sainte Vierge; hâtons l’événement par nos prières.
Puisions-nous alors écouter ce que la Sainte Vierge nous dit depuis Fatima:
levez
vos têtes, parce que votre rédemption approche.
Et notre réponse jaillir comme un cri :
Fiat! Fiat!
(1) Nous avons traduit ce discours d’après
l’enregistrement au magnétophone du discours du cardinal. Un texte écrit avait
été remis à la presse (beaucoup plus court), mais le cardinal Ottaviani, dont la vue est très faible, a parlé sans texte,
de sorte que le texte prononcé est sensiblement différent du texte écrit. Nous
indiquons en note quelques passages du texte écrit qui ne se retrouvent pas
dans le texte prononcé.
Les sous-titres sont de notre rédaction.
(2) Nous lisons dans le texte écrit: "Cette immense foule en prière ne
demandait pas à connaître le mystérieux secret de Fatima. Elle était déjà en
possession du secret le plus essentiel, celui qui est gravé dans l’âme de
quiconque lit attentivement l’Évangile: le secret de l’échelle du
ciel, dont les degrés s’appellent prière et pénitence."
(3) Texte écrit: "On a dû défendre la voyante, devenue religieuse, et la soustraire
à la curiosité du monde dans un monastère de carmélites à Coimbre
où, plus que la dévotion, la curiosité de nombreux profanes a cherché à tirer
d’elle quelques paroles. Malgré la réserve de Lucia, ces curieux, avides
des choses mystérieuses, ont cru pouvoir faire des déductions, de sorte que ça
et là ont été publiés des textes apocryphes du secret de Fatima transformé en
légende. La Congrégation pour la doctrine de la foi a dû interdire aux profanes
et aux curieux l’accès du couvent de Coimbre où
Lucia prie, se souvient, médite, mais ne parle pas. On a même créé une Armée
bleue qui donne une interprétation et un ton spéciaux au mystère du secret,
c’est-à-dire à une chose qu’on ne peut pas interpréter parce
qu’on ne la connaît pas.
Dans sa conférence de presse hebdomadaire, le 23 février, Mgr Vallainc a déclaré que si, à la dernière heure, le cardinal
Ottaviani s’est décidé à ne pas nommer
l’Armée bleue, c’est qu’il craignait que cette mention ne fût
interprétée par un public peu sensible aux nuances, comme un blâme des
activités de l’Armée bleue, contrairement à l’intention de la
Congrégation pour la doctrine de la foi, (La Croix, 26-27 février 1967)
(4) On lit dans le texte écrit : " On a beaucoup parlé de liens entre le
secret de Fatima et la situation redoutable et angoissante de l’Église
dans de nombreuses régions du monde où l’enfer a déchaîné son ire contre
tout ce qui est saint et divin, et où le persécuteur - même s’il prend
les gants de la diplomatie et emploie le langage mielleux de la paix - essaie
d’étendre sur le monde entier une domination qu’il exerce déjà sur
des territoires immenses, semés de croix, d’échafauds et de prisons
sanctifiées par tant de martyrs.
"Mais la confiance dont est inspiré le message de Fatima, également dans
la partie publique, nous fait scruter, en cette deuxième partie des années
1960, dans un serein abandon à la Providence, les premiers indices - bien
qu’encore nébuleux - d’une future instauration des choses du monde
dans la paix et le royaume du Christ."
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Fatima devant
l’Église
et le monde
Allocution de S. Ém. le cardinal Cerejeira
patriarche de Lisbonne (1)
1. Le fait de
Fatima
Fatima est une chose sérieuse. Elle est là, au vu de tout le monde, depuis
cinquante ans. C’est un fait tangible, public, permanent. On ne peut nier
sérieusement que Fatima ait été pour beaucoup de gens une source de santé pour
le corps et un foyer de lumière, de paix et de rénovation pour l’âme,
plus qu’aucune science ou philosophie ne peut l’être pour
l’homme. La multitude de ceux qui, dévots ou curieux, accourent à Fatima
s’accroît constamment, et déjà, de tous les points du monde, les mains se
tendent vers l’autel de Fatima.
La foi a rayonné de Fatima sur tout le Portugal, comme si en ce lieu avait été
allumé un foyer divin, en une splendide rénovation religieuse, en un cantique
triomphal d’espérance, en un pouvoir enthousiaste d’exaltation
spirituelle.
Non, Fatima n’est pas l’exploitation ecclésiastique de
l’ignorance superstitieuse; Fatima est une source de lumière et de grâce
que la Vierge Immaculée a fait jaillir au cœur du Portugal.
En présence de cette résonance éclatante du surnaturel qui s’est fait
entendre, il y a un demi-siècle, de Fatima, avec une insistance inquiétante,
aux oreilles distraites de ceux qui ne savent pas ou qui ne veulent pas croire,
on peut comprendre l’attitude de ceux qui, comme des aveugles qui
sentent, sans la voir, la chaleur du soleil, disent avec Hamlet: "Il est
plus de choses dans le ciel, plus de choses sur la terre que n’en rêve ta
vaine philosophie." Ce qui n’est pas permis, je ne dirai pas à tout
esprit droit, mais même à tout esprit critique, c’est de voir de la
superstition là où il n’y a que la religion la plus authentique; de voir
une crédulité obscurantiste là où il n’y a que claire intuition de la
foi; de voir une exploitation cléricale là où il n’y a que la divine
transfiguration des consciences. Dogmatisme absurde que celui qui veut, a
priori, assujettir à l’explication naturelle les faits qui naturellement
la dépassent.
2. - Fatima et
l’Église
L’attitude de l’Église devant Fatima peut se résumer dans ces deux
propositions, qui paraîtront
peut-être audacieuses, mais qui ne sont que les corollaires d’une
théologie élémentaire:
- Ce n’est pas l’Église qui a imposé Fatima, c’est Fatima qui
s’est imposé à l’Église;
- L’Église n’a pas besoin de Fatima, mais Fatima ne peut se
comprendre sans l’Église.
La première proposition:
Ce n’est pas
l’Église qui a imposé Fatima,
c’est Fatima qui s’est imposé à l’Église
On connaît bien l’attitude de réserve et de vigilance des autorités de
l’Église, quand, comme l’a écrit un illustre prélat, "le
nouveau Dinaï (de Fatima) a resplendi sur tout le
pays". L’affaire devait être confiée au patriarche de Lisbonne, qui
était à ce moment-là exilé, sur l’ordre d’un gouvernement qui
prétendait servir la liberté. Ses instructions tendaient toutes, déclare
l’archevêque auxiliaire son exécuteur, non pas certainement à paralyser a
priori le cours des choses, non pas à barrer le chemin ou à l’étouffer,
pour ainsi dire, mais à le suivre, en marge, à une certaine distance,
d’un regard vigilant. C’est ainsi qu’il a été supérieurement
recommandé au clergé de maintenir une attitude d’abstention discrète pour
tout ce qui concernait les apparitions de Fatima.
Entre-temps, malgré la réserve de l’Église et l’opposition
obstinée, ridicule du pouvoir, Fatima continuait à émouvoir la conscience
religieuse du pays. Sans l’Église, et contre le pouvoir de l’État,
la lumière du miracle brillait, de plus en plus éclatante, dans le ciel du
Portugal et le feu de l’enthousiasme des foules se communiquait au pays
tout entier.
Et la vérité est que, dans le sanctuaire secret de nombreuses âmes où
s’était éteinte la flamme de la foi baptismale, ou bien qu’avaient
souillées les bêtes immondes des passions, la foi réallumée
découvrait soudainement les horizons merveilleux, infinis, du monde oublié de
la révélation chrétienne, et la grâce retrouvée dans les larmes purificatrices
de la contrition opérait une divine rénovation intérieure.
L’Église se devait de procéder à un examen scrupuleux des faits qui
semblaient révéler le doigt de Dieu. Cinq ans après les apparitions,
l’évêque de Leiria (qui, à la suite de la
création, en 1920, du nouveau diocèse, était maintenant l’autorité
ecclésiastique de Fatima) se décide à instaurer le procès canonique par le
décret du 13 mai 1922. Huit années encore s’écoulèrent, dans la prière et
dans l’étude minutieuse des événements extraordinaires, jusqu’à ce
que, le 13 octobre 1930, furent solennellement déclarées comme "dignes de
crédit les visions des enfants à Cova da Iria" et que fut officiellement autorisé le culte de
Notre-Dame de Fatima.
Fatima avait fini par s’imposer à l’Église.
Et la seconde Proposition:
L’Église
n’a pas besoin de Fatima ;
mais Fatima ne peut se comprendre sans l’Église
A la mort du dernier apôtre a été close la révélation chrétienne. Et la mission
de l’Église est
de conserver inaltérable ce dépôt divin des vérités enseignées par le Christ,
qui a dit de lui-même qu’il était la Lumière du monde. Personne ne peut y
enlever ni y ajouter la moindre chose: ou on accepte tout, ou on rejette tout;
car l’autorité de notre divin Maître est la garantie suprême. Les
révélations particulières que Dieu réserve aux âmes privilégiées, au cours de la
vie de l’Église, doivent être conformes à l’enseignement
authentique de l’Église, qui est la voix du Christ présente en elle, car
Dieu ne peut se contredire lui-même. Même si c’était ange du
ciel (disait l’apôtre) qui annonçait une doctrine différente de la
sienne, qu’il avait reçue du Christ, ce serait un anathème.
Non pas que l’Église garde le divin trésor de la Révélation à la manière
des tombeaux qui conservent les cadavres: l’Église le garde comme le
soleil garde la lumière, c’est-à-dire en illuminant la conscience de
l’homme.
Autrement dit, ce n’est pas Fatima qui juge l’Église. C’est
l’Église qui juge Fatima. Elle seule possède la pierre de touche pour
vérifier la pureté de toute doctrine religieuse et morale, et cette pierre est
le Christ. Fatima peut l’illustrer d’une nouvelle splendeur de foi
et de grâce; elle ne peut augmenter son divin trésor.
L’Église croit au miracle de Fatima parce qu’il est conforme à
l’Évangile du Christ et qu’il le sert. Il a été la mission la plus
bénie prêchée en terre portugaise depuis que celle-ci existe; et il se répand
déjà dans le monde entier.
Grâce à Fatima, de nombreux pèlerins d’Emmaüs, qui ont fui, ayant perdu
la foi, la Jérusalem de la sainte Église, se sont de nouveau rencontrés avec le
Seigneur et l’ont reconnu et, transfigurés, lui ont demandé de rester
avec eux.
Innombrables sont ceux dans le coeur de qui l’Esprit-Saint
a de nouveau chanté le divin épithalame de l’union de l’âme avec
Dieu. Oh ! que de consciences mortes où la grâce du Christ a renouvelé le miracle
de la résurrection de Lazare, les appelant de nouveau à la vie, à cette vie qui
est communion avec celle du Christ, vie éternelle commencée dans l’hostie
de notre chair mortelle, vie dans la lumière et dans l’amour de Dieu !
Et maintenant, j’ajouterai une dernière proposition:
Fatima illustre
l’Église d’une nouvelle splendeur
de foi et de grâce
Le Seigneur a prédit, en prenant congé des apôtres, que l’épiphanie du
miracle devrait accompagner leur prédication. Ce serait la lettre de crédit
avec laquelle se présenteraient ceux qui parleraient en son nom.
Cette Église catholique qui se présente comme la messagère du Christ apporte
toujours avec elle, sur le chemin de son existence historique, les titres
divins qui l’accréditent.
Renan a pensé que le progrès de la science reculerait le domaine du miracle
comme la lumière dissipe la nuit. Mais le miracle, que ce soit le miracle
physique ou le miracle moral, s’impose de
plus en plus (aujourd’hui peut-être plus que jamais, à part la période
apostolique), montrant la main toute-puissante de Dieu soutenant
l’Église.
Le Concile du Vatican I n’a-t-il pas enseigné que l’Église porte en
elle-même la garantie de sa divinité ?
3. -- Le message
de Fatima
En premier lieu il y a de commun à Fatima les miracles et l’humilité des
moyens. Ces deux traits ne font pas l’essentiel du message, cela va sans
dire, mais sont la caution. Ils accompagnent l’action divine, comme dans
l’Évangile, pour y attirer l’esprit et le cœur des hommes.
L’humilité des moyens est déjà, par elle-même, une leçon évangélique.
L’essentiel du message est la conversion, la rénovation chrétienne par la
pénitence et la prière, la délivrance du péché et la vie dans le Christ par la
grâce. Cette naissance nouvelle de l’homme qui le transforme et le transfigure
par le Christ, n’est-ce pas l’œuvre et la fin de l’Église, de
la venue du Christ, dans un mot de la rédemption ? Tout le contenu du message
est pour cela, ce qu’il dit, ce qu’il demande, ce qu’il
promet.
Les mots prononcés par Notre-Dame répètent l’appel ininterrompu de
l’Église. Mais, venus du ciel, ces mots remuent le monde entier des
consciences. Ils sont un cri miséricordieux du Cœur immaculé de notre Mère
céleste pour le salut de l’humanité.
A Fatima, la Vierge Immaculée s’est nommée "la Dame du
Rosaire". Il y a toujours un mystère dans le choix d’un nom, quand
ce choix provient de Dieu.
Il faut tout d’abord noter que ce nom "Notre-Dame du Rosaire"
est associé depuis saint Dominique aux grandes batailles contre les ennemis de
l’Église. Et de grands Papes n’ont pas hésité à lui attribuer la
victoire. Y aura-t-il eu, dans l’histoire, de bataille plus universelle
et totale, que celle que l’athéisme marxiste mène aujourd’hui
contre l’Église ?
Tout semble faire croire à une mission vraiment grandiose du fait de Fatima. En
vérité, à Fatima, tout collabore au message de Notre-Dame du Rosaire: la nature
qui se meut (le miracle du soleil) et le ciel qui s’émeut (les anges,
l’apparition de saint Joseph avec l’Enfant-Jésus, le Seigneur bénissant
le monde).
Le contenu du message est très riche et peut-être n’a pas dit son dernier
mot. Ce qui concerne la dévotion au Coeur immaculé de Marie, que "Jésus
veut établir dans le monde entier", d’après Lucia, et la grande
promesse des cinq samedis, met Fatima au niveau de Paray-le-Monial. Ce sont des
faits religieux dont Dieu seul peut mesurer la portée. Ils marqueront les temps
qui viennent. Il nous suffit d’y reconnaître le rô1e de médiatrice de
Marie.
Il ne faut pas oublier la coïncidence des apparitions de Fatima avec la
Révolution russe, qui se proposait de construire un homme nouveau et un monde
nouveau sans Dieu, méconnaissant le péché, la grâce, la rédemption, le Christ.
A Fatima, elle s’oppose ouvertement, la Vierge puissante, à tout
l’athéisme de nos jours et éclaire la tragédie du monde actuel en
révélant le sens secret des grands événements dont nous sommes témoins et
agents, et en indiquant les moyens de salut.
Le message dans le fond est très simple, comme l’Évangile. Lucia, la
voyante, dira: "Je pense que le Seigneur a voulu se servir de moi tout
simplement pour rappeler au monde la nécessité d’éviter le péché et
offrir des réparations pour les offenses à Dieu avec la prière et la
pénitence."
Le message de Fatima, Notre-Dame l’a résumé avant de remonter au ciel,
dans ces mots: "N’offensez plus Notre-Seigneur."
Elle a rendu à ceux qui croient l’arme victorieuse: le rosaire.
C’est l’arme de la paix, la paix que son divin Fils peut donner.
4. -
L’actualité du message
J’ai figuré au nombre de ceux qui, de prime abord, ont refusé de prendre
en considération ce fait miraculeux. Professeur d’histoire, autrefois, au
cours de mon enseignement d’histoire médiévale, il m’était arrivé
de mettre à néant la légende de prétendus miracles.
Mais Fatima s’impose par l’évidence d’une action surnaturelle
qui, je ne crains pas de l’affirmer, ne saurait que difficilement trouver
son parallèle dans l’histoire des interventions mariales. Le grand poète
chrétien Paul Claudel a qualifié "irruption brutale" la manifestation
de surnaturel à Fatima.
A mon sens, l’actualité de Fatima peut se traduire par trois remarques
principales:
En premier lieu, à une époque qui affecte de nier radicalement son existence,
Fatima offre une merveilleuse manifestation du monde surnaturel. Pour la
première fois dans l’histoire, à l’égard de tout ce par quoi se
définit l’existence de Dieu, nous voyons l’athéisme militant
prendre l’aspect d’une menace redoutable, prêchant, et au besoin
s’efforçant d’imposer par les armes la conception matérialiste
totale du monde et de l’homme, qui forme la clé de voûte de son système
et de son programme.
Eh bien ! en notre temps d’athéisme matérialiste, Fatima vient nous
démontrer d’éclatante manière que le monde surnaturel existe. Fatima nous
le prouve de façon visible, quasi tangible, irrécusable et même criante.
L’absurde et arbitraire négation du surnaturel, formulée au nom de la
raison et de la science, Fatima l’anéantit par le fait réel,
expérimental, répété tant de fois sous des formes si diverses, partout où se
rend l’image de Notre-Dame, qu’accompagne un inégalable cortège de
prodiges et de grâce.
Deuxièmement, Fatima révèle à tous ceux qui ne croient qu’à la science et
à la technique pour la construction d’un monde nouveau, le secret profond
de l’histoire humaine nous apportant ainsi par une voie dramatique la
confirmation et l’illustration de ce que la foi chrétienne nous a fait
connaître. Non seulement la preuve nous est fournie que le monde surnaturel
existe, tel que le définit le christianisme, mais aussi que son influence
s’exerce sur l’histoire. Nous avons pu entendre le marxisme athée
nous annoncer la construction de l’homme nouveau et du monde nouveau,
sans Église, sans Christ et sans Dieu, dont la négation représente l’absolue
condition de son plein triomphe. Mais Fatima démontre le mensonge de cette
utopie antichrétienne en exprimant de la plus spectaculaire façon
l’emprise divine qui s’exerce sur le monde et
sur les âmes: la médiation miséricordieuse de la Très Sainte Vierge,
l’action rédemptrice du Christ, la présence du Dieu vivant de
l’Évangile, la réalité du ciel et de l’enfer, la divine Providence
venant au secours des faiblesses humaines, la dégradation qu’entraîne le
péché, l’œuvre rénovatrice et sanctificatrice de la grâce, le pouvoir de
la prière et la possibilité de rachat qui nous est offerte par la pénitence.
Enfin, par l’entremise du Coeur immaculé de Marie, Fatima nous procure
une leçon, une promesse et un gage de salut, en même temps qu’un message
d’espoir qui, chassant nos angoisses, vient rafraîchir nos âmes altérées.
Oui, vraiment, Fatima ouvre au monde une perspective de grande espérance.
Nouveau Prométhée, aveuglé par l’orgueil de la science et de la
technique, le temps que nous vivons ose et promet tout ensemble; cependant,
nous le voyons en proie à la crainte de se détruire lui-même, comme une victime
ensorcelée qui irait s’offrir en holocauste à ses idoles. Déjà, beaucoup
d’hommes confessent l’absurdité de leur existence, avouant leur
angoisse et leur accablement. Et les visions prospectives de l’avenir de
tant d’auteurs contemporains sont plutôt pessimistes!
A la prière et à la pénitence, Fatima a promis le salut et la paix.
Aujourd’hui, non plus que jamais, l’avenir des chrétiens
n’est désespéré: ils savent bien - et Notre-Dame est venue le leur
rappeler - que, par leur conversion, ils peuvent se transformer en de nouvelles
créatures, et que, par la prière, ils peuvent mobiliser en leur faveur le
pouvoir de Dieu. "Enfin mon coeur triomphera."
A Lourdes, en 1954, j’ai saisi l’occasion qui m’était offerte
de comparer Lourdes à Fatima. Lourdes m’est apparu comme une riposte de
la Vierge au rationalisme du XIXe siècle; c’est là que Notre-Dame
s’est présentée comme étant l’Immaculée Conception, que S. S. Pie
IX a proclamée dogme de l’Église, confirmant la foi catholique,
l’infaillibilité du Pape, la déchéance du péché, le triomphe de la grâce.
Pour sa part, Fatima m’apparaît comme une réplique miséricordieuse de
Notre-Dame à l’athéisme du XXe siècle. Puis-je tout dire ? Fatima se lève
dans notre monde anxieux comme un phare d’espérance contre le communisme
athée qui prétend conquérir l’univers et détruire l’Église.
5. - Le problème
de Fatima
Je viens de prononcer: Fatima, phare d’espérance pour le monde. Je sais
bien qu’on a mis en doute ce qu’on appelle le cas de Fatima. A
l’égard des révélations faites en 1942 par la seule survivante des
apparitions sur le secret confié par Notre-Dame aux trois enfants (le secret a
été communiqué dans la troisième apparition, le 13 juillet 1917), est-ce que
l’on peut être sûr que le secret, après un silence de plus de vingt ans,
ne soit pas "le produit d’un processus psychologique
d’évolution "?
Je crois devoir répondre oui. La critique de Fatima est plus théorique, aprioristique,
que fondée sur des faits. On écrit en ce moment l’histoire critique de
Fatima, et j’espère que sa publication dissipera les doutes. Qu’il
me soit permis d’apporter une petite note en devançant ce livre tant
attendu.
Quelles raisons invoque-t-on pour justifier ce "processus psychologique
d’évolution" ? Est-ce qu’on a tenu compte du caractère et des
conditions de la vie de la voyante ? Non, tout se serait produit "sous le
choc du déroulement des événements mondiaux". Cependant, .les gens qui
connaissent Lucia (je ne l’ai jamais vue) la dépeignent comme une solide
paysanne, très positive, très précise, très volontaire.
Mais on oublie surtout que les "événements mondiaux" qui pourraient
l’avoir choquée sont ceux-là même qu’elle annonce avec une remarquable
et circonstancielle précision avant leur réalisation.
Qu’aurait dit Notre-Dame le 13 mai 1917 dans le secret gardé le plus tard
jusqu’en 1938, qui se rapportât aux événements mondiaux ? En voici le
résumé: une autre guerre pire que la première de 1914-1918; la Russie répandait
ses erreurs dans le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre
l’Église; plusieurs nations supprimées...
Même en 1942 tout ceci (sauf la réalité de la guerre) serait imprévisible, et
même impensable.
Mais je peux ajouter que l’imminence de cette guerre avec sa violence et
son extension fut communiquée à l’évêque de Leiria
sept mois avant son commencement. En effet, j’ai eu dans ma main la
lettre du 6 février 1939, où la voyante disait imminente (elle a écrit éminente)
"la guerre prédite par Notre-Dame" et promettait la protection de
Notre-Dame au Portugal "grâce à la consécration à son Coeur immaculé faite
par l’épiscopat portugais".
J’ignore le destin de cette lettre. Mais j’en possède un résumé,
fait de la main de l’évêque de Leiria, daté du
24 octobre suivant, avec le timbre de la poste, qui dit: "Le principal
châtiment sera pour les nations qui ont voulu détruire le royaume de Dieu dans
les âmes. Le Portugal est lui aussi coupable et en souffrira quelque chose,
mais le Coeur immaculé de Marie le protégera; le bon Dieu espère que le
Portugal répare et prie pour soi et pour les autres nations.
"L’Espagne a été la première punie, elle a déjà reçu son
châtiment qui n’est pas encore terminé, et l’heure des autres sonne.
Dieu est résolu à purifier dans leur sang toutes les nations qui veulent
détruire son règne dans les âmes; nonobstant, il promet de se laisser apaiser
et de pardonner si l’on prie et fait pénitence."
Cette lettre de 1939 ne contient-elle pas déjà la substance de ce qui sera
publié en 1942; c’est-à-dire, outre les événements mondiaux, le recours à
la prière et à la pénitence, la grâce de la paix promise à la consécration ?
Et, pour terminer, je demande:
S’il est difficile d’admettre la fidélité d’un message révélé
plus de vingt ans après, sera-t-il plus facile de le prendre comme une
élaboration personnelle des grands et imprévisibles événements réalisés plus
tard ?