L’ÉGLISE DANS LE MONDE
DE CE TEMPS
Constitution pastorale « de Ecclesia in mundo huius temporis »
(« Gaudium et Spes »)
promulguée le 7 décembre 1965
TRADUCTION ÉLABORÉE
PAR LES SOINS
DE L’ÉPISCOPAT FRANCAIS
Texte latin
dans les « Acta Apostolicae Sedis
» 58 {1966) p. 1025-1120
et dans les
« Constitutiones, Decreta, Declarationes » p.
681-835
PLAN
de la Constitution
Avant-propos
Étroite
solidarité de l’Église avec l’ensemble de la famille humaine
A qui s’adresse
le Concile
Le service de l’homme
Exposé préliminaire: La condition humaine
dans le monde d’aujourd’hui
Espoirs
et angoisses
Une
mutation profonde
Changements
dans l’ordre social
Changements
psychologiques, moraux, religieux
Les
déséquilibres du monde moderne
Les
aspirations de plus en plus universelles du genre humain
Les
interrogations profondes du genre humain
Première partie: L’Église et la vocation
humaine
Répondre
aux appels de l’Esprit
Chapitre I: La dignité de la personne humaine:
L’homme à l’image
de Dieu
Le péché
Constitution de l’homme
Dignité de l’intelligence,
vérité et sagesse
Dignité de la
conscience morale
Grandeur
de la liberté
Le mystère de la
mort
Formes et racines
de l’athéisme
L’athéisme
systématique
L’attitude
de l’Église en face de l’athéisme
Le Christ. Homme
nouveau
Chapitre
II: La communauté humaine
But
poursuivi par le Concile
Caractère
communautaire de la vocation humaine dans le plan de Dieu
Interdépendance
de la personne et de la société
Promouvoir le bien
commun
Respect de la
personne humaine
Respect et amour
des adversaires
Égalité
essentielle de tous les hommes entre eux et justice sociale
Nécessité de
dépasser une éthique individualiste
Responsabilité et
participation
Ire Verbe Incarné
et la solidarité humaine
Chapitre
III: L’activité humaine dans l’univers
Position
du problème
Valeur de l’activité
humaine
Normes de l’activité
humaine
Juste autonomie
des réalités terrestres
L’activité
humaine détériorée par le péché
L’activité
humaine et son achèvement dans le mystère pascal
Terre nouvelle et
cieux nouveaux
Rapports
mutuels de l’Église et du monde
Aide que l’Église
veut offrir à tout homme
Aide que l’Église
cherche à apporter à la société humaine
Aide que l’Église,
par les chrétiens, cherche à apporter à l’activité humaine
Aide que l’Église
reçoit du monde d’aujourd’hui
Le Christ alpha et
oméga
Deuxième
partie: De quelques problèmes plus urgents
Introduction
Chapitre I: Dignité du mariage et de la
famille
Le
mariage et la famille dans le monde d’aujourd’hui
Sainteté du
mariage et de la famille
L’amour
conjugal
Fécondité du
mariage
L’amour
conjugal et le respect de la vie humaine
La promotion du
mariage et de la famille est le fait de tous
Chapitre
II: L’essor de la culture
Introduction
Section 1: Situation de la culture dans le monde actuel
Nouveaux styles de
vie
L’homme,
promoteur de la culture
Difficultés et
devoirs
Section 2: Quelques principes relatifs à la promotion culturelle
Foi et culture
Nombreux rapports
entre la Bonne Nouvelle du
Christ et la
culture
Réaliser l’harmonie
des différentes valeurs au sein des cultures
Section 3: Quelques devoirs plus urgents des chrétiens par rapport à la
culture
La reconnaissance
du droit de tous à la culture et sa réalisation pratique
Formation
à une culture intégrale
Harmonie
entre culture et christianisme
Chapitre
III: La vie économico-sociale
Quelques
traits de la vie économique
Section 1: Le développement économique
Le développement
économique au service de l’homme
Contrôle de l’homme
sur le développement économique
I1 faut mettre un
terme aux immenses disparités économico-sociales
Section 2: Principes directeurs de l’ensemble
de la vie économico-sociale
Travail,
conditions de travail, loisirs
Participation dans
l’entreprise et dans l’organisation économique globale.
Conflits
du travail
Les
biens de la terre sont destinés à tous les hommes
Investissements et
question monétaire
Accès à la
propriété et au pouvoir privé sur les biens.
Problème
des latifundia
L’activité économico-sociale et le Royaume du Christ
Chapitre IV: La
vie de la communauté politique
La
vie publique aujourd’hui
Nature et fin de
la communauté politique
Collaboration de
tous à la vie publique
La communauté
politique et l’Église
Chapitre V: La sauvegarde de la paix et la construction de la communauté
des nations
Introduction
La nature de la
paix
Section 1: Éviter la guerre
Mettre un frein à
l’inhumanité des guerres
La guerre totale
La course aux
armements
Vers l’absolue
proscription de la guerre. L’action internationale pour éviter la guerre
Section 2: La construction de la communauté internationale
Les causes de
discordes et leurs remèdes
La communauté des nations
et les institutions internationales
La
coopération internationale dans le
domaine économique
Quelques règles
opportunes
La
coopération internationale et la croissance démographique
Le rôle des
chrétiens dans l’entraide internationale
Présence active de
l’Église dans la communauté internationale
Rôle des chrétiens
dans les institutions internationales
Conclusion
Rôle de chaque
fidèle et des Églises particulières
Le dialogue entre
tous les hommes
Un monde à
construire et à conduire à sa fin
PAUL, ÉVÊQUE,
SERVITEUR
DES SERVITEURS DE DIEU,
AVEC LES PÈRES DU SAINT CONCILE: POUR QUE LE SOUVENIR
S’EN MAINTIENNE À JAMAIS.
1. [Étroite solidarité de l’Église avec l’ensemble
de la famille humaine]
Les joies et les
espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres
surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les
tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de
vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en
effet, s’édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par
l’Esprit-Saint dans leur marche vers le Royaume
du Père, et porteurs d’un message de salut qu’il leur faut proposer
à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement
solidaire du genre humain et de son histoire.
2. [À qui s’adresse le Concile]
l.
C’est pourquoi, après s’être efforcé de pénétrer plus avant dans le
mystère de l’Église, le deuxième Concile du Vatican n’hésite pas à
s’adresser maintenant, non plus aux seuls fils de l’Église et à
tous ceux qui se réclament du Christ, mais à tous les hommes. A tous il veut
exposer comment il envisage la présence et l’action de l’Église
dans le monde d’aujourd’hui.
2.
Le monde qu’il a ainsi en vue est celui des hommes, la famille humaine
tout entière avec l’univers au sein duquel elle vit. C’est le
théâtre où se joue l’histoire du genre humain, le monde marqué par l’effort
de l’homme, ses défaites et ses victoires. Pour la foi des chrétiens, ce
monde a été fondé et demeure conservé par l’amour du Créateur; il est
tombé, certes, sous l’esclavage du péché, mais le Christ, par la Croix et
la Résurrection, a brisé le pouvoir du Malin et l’a libéré pour qu’il
soit transformé selon le dessein de Dieu et qu’il parvienne ainsi à son
accomplissement.
3. [Le service de l’homme]
1.
De nos jours, saisi d’admiration devant ses propres découvertes et son
propre pouvoir, le genre humain s’interroge cependant, souvent avec
angoisse, sur l’évolution présente du monde, sur la place et le rôle de l’homme
dans l’univers, sur le sens de ses efforts individuels et collectifs,
enfin sur la destinée ultime des choses et de l’humanité. Aussi le
Concile, témoin et guide de la foi de tout le Peuple de Dieu rassemblé par le
Christ, ne saurait donner une preuve plus parlante de solidarité, de respect et
d’amour à l’ensemble de la famille humaine, à laquelle ce peuple
appartient, qu’en dialoguant avec elle sur ces différents problèmes, en
les éclairant à la lumière de l’Évangile, et en mettant à la disposition
du genre humain la puissance salvatrice que l’Église, conduite par l’Esprit-Saint, reçoit de son Fondateur. C’est en effet
l’homme qu’il s’agit de sauver, la société humaine qu’il
faut renouveler. C’est donc l’homme, l’homme considéré dans
son unité et sa totalité, l’homme, corps et âme, cœur et conscience,
pensée et volonté, qui constituera l’axe de tout notre exposé.
2.
Voilà pourquoi, en proclamant la très noble vocation de l’homme et en
affirmant qu’un germe divin est déposé en lui, ce Saint Synode offre au
genre humain la collaboration sincère de l’Église pour l’instauration
d’une fraternité universelle qui réponde à cette vocation. Aucune
ambition terrestre ne pousse l’Église; elle ne vise qu’un seul but:
continuer, sous l’impulsion de l’Esprit Consolateur, l’œuvre
même du Christ, venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité[2],
pour sauver non pour condamner, pour servir non pour être servi[3].
EXPOSÉ PRÉLIMINAIRE
LA CONDITION HUMAINE DANS LE MONDE
D’AUJOURD’HUI
4. [Espoirs et angoisses]
1.
Pour mener à bien cette tâche, l’Église a le devoir, à tout moment, de
scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile,
de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à
chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie
présente et future et sur leurs relations réciproques. Il importe donc de
connaître et de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses
aspirations, son caractère souvent dramatique. Voici, tels qu’on peut les
esquisser, quelques-uns des traits fondamentaux du monde actuel.
2.
Le genre humain vit aujourd’hui un âge nouveau de son histoire,
caractérisé par des changements profonds et rapides qui s’étendent peu à
peu à l’ensemble du globe. Provoqués par l’homme, par son
intelligence et son activité créatrice, ils rejaillissent sur l’homme
lui-même, sur ses jugements, sur ses désirs, individuels et collectifs, sur ses
manières de penser et d’agir, tant à l’égard des choses qu’à
l’égard de ses semblables. A tel point que l’on peut déjà parler d’une
véritable métamorphose sociale et culturelle dont les effets se répercutent
jusque sur la vie religieuse.
3.
Comme en toute crise de croissance, cette transformation ne va pas sans de
sérieuses difficultés. Ainsi, tandis que l’homme étend si largement son
pouvoir, il ne parvient pas toujours à s’en rendre maître. S’efforçant
de pénétrer plus avant les ressorts les plus secrets de son être, il apparaît
souvent plus incertain de lui-même. Il découvre peu à peu, et avec plus de
clarté, les lois de la vie sociale, mais il hésite sur les orientations qu’il
faut lui imprimer.
4.
Jamais le genre humain n’a regorgé de tant de richesses, de tant de
possibilités, d’une telle puissance économique; et pourtant une part
considérable des habitants du globe sont encore tourmentés par la faim et la
misère, et des multitudes d’êtres humains ne savent ni lire ni écrire.
Jamais les hommes n’ont eu comme aujourd’hui un sens aussi vif de
la liberté, mais, au même moment, surgissent de nouvelles formes d’asservissement
social et psychique. Alors que le monde prend une conscience si forte de son
unité, de la dépendance réciproque de tous dans une nécessaire solidarité, le
voici violemment écartelé par l’opposition de forces qui se combattent: d’âpres
dissensions politiques, sociales, économiques, raciales et idéologiques
persistent encore, et le danger demeure d’une guerre capable de tout
anéantir. L’échange des idées s’accroît; mais les mots mêmes qui
servent à exprimer des concepts de grande importance revêtent des acceptions
fort différentes suivant la diversité des idéologies. Enfin, on recherche avec
soin une organisation temporelle plus parfaite sans que ce progrès s’accompagne
d’un égal essor spirituel.
5.
Marqués par une situation si complexe, un très grand nombre de nos
contemporains ont beaucoup de mal à discerner les valeurs permanentes; en même
temps, ils ne savent comment les harmoniser avec les découvertes récentes. Une
inquiétude les saisit et ils s’interrogent avec un mélange d’espoir
et d’angoisse sur l’évolution actuelle du monde. Celle-ci jette à l’homme
un défi; mieux, elle l’oblige à répondre.
5. [Une mutation profonde]
I.
L’ébranlement actuel des esprits et la transformation des conditions de
vie sont liés à une mutation d’ensemble qui tend à la prédominance, dans
la formation de l’esprit, des sciences mathématiques, naturelles ou
humaines et, dans l’action, de la technique, fille des sciences. Cet
esprit scientifique a façonné d’une manière différente du passé l’état
culturel et les modes de penser. Les progrès de la technique vont jusqu’à
transformer la face de la terre et, déjà, se lancent à la conquête de l’espace.
2.
Sur le temps aussi, l’intelligence humaine étend en quelque sorte son
empire: pour le passé, par la connaissance historique; pour l’avenir, par
la prospective et la planification. Les progrès des sciences biologiques, psychologiques
et sociales ne permettent pas seulement à l’homme de se mieux connaître
mais lui fournissent aussi le moyen d’exercer une influence directe sur
la vie des sociétés, par l’emploi de techniques appropriées. En même
temps, le genre humain se préoccupe, et de plus en plus, de prévoir désormais
son propre développement démographique et de le contrôler.
3.
Le mouvement même de l’histoire devient si rapide que chacun à peine à
le suivre. Le destin de la communauté humaine devient un, et il ne se
diversifie plus comme en autant d’histoires séparées entre elles. Bref,
le genre humain passe d’une notion plutôt statique de l’ordre des
choses à une conception plus dynamique et évolutive: de là naît, immense, une
problématique nouvelle, qui provoque à de nouvelles analyses et à de nouvelles
synthèses.
6. [Changements dans l’ordre social]
l.
Du même coup, il se produit des changements de jour en jour plus importants
dans les communautés locales traditionnelles (familles patriarcales, clans,
tribus. villages), dans les différents groupes et les rapports sociaux.
2.
Une société de type industriel s’étend peu à peu, amenant certains pays à
une économie d’opulence et transformant radicalement les conceptions et
les conditions séculaires de la vie en société. De la même façon, la
civilisation urbaine et l’attirance qu’elle provoque s’intensifient,
soit par la multiplication des villes et de leurs habitants, soit par l’expansion
du mode de vie urbain au monde rural.
3.
Des moyens de communication sociale nouveaux, et sans cesse plus perfectionnés,
favorisent la connaissance des événements et la diffusion extrêmement rapide et
universelle des idées et des sentiments, suscitant ainsi de nombreuses
réactions en chaîne.
4.
On ne doit pas négliger non plus le fait que tant d’hommes, poussés par
diverses raisons à émigrer, sont amenés à changer de mode de vie.
5.
En somme, les relations de l’homme avec ses semblables se multiplient
sans cesse, tandis que la « socialisation » elle-même entraîne à son tour de
nouveaux liens, sans favoriser toujours pour autant, comme il le faudrait, le
plein développement de la personne et des relations vraiment personnelles, c’est-à-dire
la « personnalisation ».
6.
En vérité, cette évolution se manifeste surtout dans les nations qui
bénéficient déjà des avantages du progrès économique et technique; mais elle
est aussi à l’œuvre chez les peuples en voie de développement qui
souhaitent procurer à leurs pays les bienfaits de l’industrialisation et
de l’urbanisation. Ces peuples, surtout s’ils sont attachés à des
traditions plus anciennes, ressentent en même temps le besoin d’exercer
leur liberté d’une façon plus adulte et plus personnelle.
7. [Changements psychologiques, moraux, religieux]
1.
La transformation des mentalités et des structures conduit souvent à une remise
en question des valeurs reçues, tout particulièrement chez les jeunes:
fréquemment, ils ne supportent pas leur état; bien plus, l’inquiétude en
fait des révoltés, tandis que, conscients de leur importance dans la vie
sociale, ils désirent y prendre au plus tôt leurs responsabilités. C’est
pourquoi il n’est pas rare que parents et éducateurs éprouvent des
difficultés croissantes dans l’accomplissement de leur tâche.
2.
Les cadres de vie, les lois, les façons de penser et de sentir hérités du passé
ne paraissent pas toujours adaptés à l’état actuel des choses: d’où
le désarroi du comportement et même des règles de conduite.
3.
Les conditions nouvelles affectent enfin la vie religieuse elle-même. D’une
part, l’essor de l’esprit critique la purifie d’une conception
magique du monde et des survivances superstitieuses, et exige une adhésion de
plus en plus personnelle et active à la foi: nombreux sont ainsi ceux qui
parviennent à un sens plus vivant de Dieu. D’autre part, des multitudes
sans cesse plus denses s’éloignent en pratique de la religion. Refuser
Dieu ou la religion, ne pas s’en soucier, n’est plus, comme en d’autres
temps, un fait exceptionnel, lot de quelques individus: aujourd’hui en
effet, on présente volontiers un tel comportement comme une exigence du
progrès scientifique ou de quelque nouvel humanisme. En de nombreuses régions,
cette négation ou cette indifférence ne s’expriment pas seulement au
niveau philosophique; elles affectent aussi, et très largement, la littérature,
l’art, l’interprétation des sciences humaines et de l’histoire,
la législation elle-même: d’où le désarroi d’un grand nombre.
8. [Les déséquilibres du monde moderne]
1.
Une évolution aussi rapide, accomplie souvent sans ordre, et, plus encore, la
prise de conscience de plus en plus aiguë des écartèlements dont souffre le
monde, engendrent ou accroissent contradictions et déséquilibres.
2.
Au niveau de la personne elle-même, un déséquilibre se fait assez souvent jour entre
l’intelligence pratique moderne et une pensée spéculative qui ne parvient
pas à dominer la somme de ses connaissances ni à les ordonner en des synthèses
satisfaisantes. Déséquilibre également entre la préoccupation de l’efficacité
concrète et les exigences de la conscience morale, et, non moins fréquemment,
entre les conditions collectives de !’existence et les requêtes d’une
pensée personnelle, et aussi de la contemplation. Déséquilibre enfin entre la
spécialisation de l’activité humaine et une vue générale des choses.
3.
Tensions au sein de la famille, dues soit à la pesanteur des conditions
démographiques, économiques et sociales, soit aux conflits des générations
successives, soit aux nouveaux rapports sociaux qui s’établissent entre
hommes et femmes.
4.
D’importants déséquilibres naissent aussi entre les races, entre les
diverses catégories sociales, entre pays riches, moins riches et pauvres; enfin
entre les institutions internationales nées de l’aspiration des peuples
à la paix et les propagandes idéologiques ou les égoïsmes collectifs qui se
manifestent au sein des nations et des autres groupes.
5.
Défiances et inimitiés mutuelles, conflits et calamités s’ensuivent,
dont l’homme lui-même est à la fois cause et victime.
9. [Les aspirations de plus en plus universelles du
genre humain]
1.
Pendant ce temps, la conviction grandit que le genre humain peut et doit non
seulement renforcer sans cesse sa maîtrise sur la création, mais qu’il
peut et doit en outre instituer un ordre politique, social et économique qui
soit toujours plus au service de l’homme, et qui permette à chacun, à
chaque groupe, d’affirmer sa dignité propre et de la développer.
2.
D’où les âpres revendications d’un grand nombre qui, prenant
nettement conscience des injustices et de l’inégalité de la distribution
des biens, s’estiment lésés. Les nations en voie de développement, comme
celles qui furent récemment promues à l’indépendance, veulent participer
aux bienfaits de la civilisation moderne tant au plan économique qu’au
plan politique, et jouer librement leur rôle sur la scène du monde. Et
pourtant, entre ces nations et les autres nations plus riches, dont le
développement est plus rapide, l’écart ne fait que croître, et, en même
temps, très souvent, la dépendance, y compris la dépendance économique. Les
peuples de la faim interpellent les peuples de l’opulence. Les femmes,
là où elles ne l’ont pas encore obtenue, réclament la parité de droit et
de fait avec les hommes. Les travailleurs, ouvriers et paysans, veulent non
seulement gagner leur vie, mais développer leur personnalité par leur travail.
mieux, participer à l’organisation de la vie économique, sociale, politique
et culturelle. Pour la première fois dans l’histoire, l’humanité
entière n’hésite plus à penser que les bienfaits de la civilisation peuvent
et doivent réellement s’étendre à tous les peuples.
3.
Mais sous toutes ces revendications se cache une aspiration plus profonde et
plus universelle: les personnes et les groupes ont soif d’une vie pleine
et libre, d’une vie digne de l’homme, qui mette à leur propre
service toutes les immenses possibilités que leur offre le monde actuel. Quant
aux nations, elles ne cessent d’accomplir de courageux efforts pour
parvenir à une certaine forme de communauté universelle.
4.
Ainsi le monde moderne apparaît à la fois comme puissant et faible, capable du
meilleur et du pire, et le chemin s’ouvre devant lui de la liberté ou de
la servitude, du progrès ou de la régression, de la fraternité ou de la haine.
D’autre part, l’homme prend conscience que de lui dépend la bonne
orientation des forces qu’il a mises en mouvement et qui peuvent l’écraser
ou le servir. C’est pourquoi il s’interroge lui-même.
10. [Les interrogations profondes du genre humain]
1.
En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un
déséquilibre plus fondamental, qui prend racine dans le cœur même de l’homme.
C’est en l’homme lui-même, en effet,
que de nombreux éléments se
combattent. D’une part, comme créature, il fait l’expérience de
ses multiples limites; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs
et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse
contraint de choisir et de renoncer. Pire: faible et pécheur, il accomplit
souvent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il
voudrait[4]. En
somme, c’est en lui-même qu’il souffre division, et c’est de
là que naissent au sein de la société tant et de si grandes discordes.
Beaucoup, il est vrai, dont la vie est imprégnée de matérialisme pratique, sont
détournés par là d’une claire perception de cette situation dramatique;
ou bien, accablés par la misère, ils se trouvent empêchés d’y prêter
attention. D’autres, en grand nombre, pensent trouver leur tranquillité
dans les diverses explications du monde qui leur sont proposées. Certains
attendent du seul effort de l’homme la libération véritable et plénière
du genre humain et ils se persuadent que le règne à venir de l’homme sur
la terre comblera tous les vœux de son cœur. Il en est d’autres
qui, désespérant du sens de la vie, exaltent les audacieux qui, jugeant l’existence
humaine dénuée de toute signification par elle-même, tentent de lui donner,
par leur seule inspiration, toute sa signification. Néanmoins le nombre croît
de ceux qui, face à l’évolution présente du monde, se posent les
questions les plus fondamentales ou les perçoivent avec une acuité nouvelle. Qu’est-ce
que l’homme ? Que signifient la souffrance, le mal, la mort, qui
subsistent malgré tant de progrès ? A quoi bon ces victoires payées d’un
si grand prix ? Que peut apporter l’homme à la société ? Que peut-il en
attendre. Qu’adviendra-t-il après cette vie ?
2.
L’Église, quant à elle, croit que le Christ, mort et ressuscité pour tous[5],
offre à l’homme, par son Esprit, lumière et forces pour lui permettre de
répondre à sa très haute vocation. Elle croit qu’il n’est pas sous
le ciel d’autre nom donné aux hommes par lequel ils doivent être sauvés[6].
Elle croit aussi que la clé, le centre et la fin de toute histoire humaine se
trouvent en son Seigneur et Maître. Elle affirme en outre que, sous tous les
changements, bien des choses demeurent qui ont leur fondement ultime dans le
Christ, le même hier, aujourd’hui et à jamais[7]. C’est
pourquoi, sous la lumière da Christ, Image du Dieu invisible, Premier-né de
toute créature[8],
le Concile se propose de s’adresser à tous, pour éclairer le mystère de l’homme
et pour aider le genre humain à découvrir la solution des problèmes majeurs de
notre temps.
PREMIÈRE PARTIE
11. [Répondre aux appels de l’Esprit]
l.
Mû par la foi, se sachant conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers,
le Peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les
exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres
hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu.
La foi, en effet, éclaire toutes choses d’une lumière nouvelle et nous
fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale de l’homme,
orientant ainsi l’esprit vers des solutions pleinement humaines.
2.
Le Concile se propose avant tout de juger à cette lumière les valeurs les plus
prisées par nos contemporains et de les relier à leur source divine. Car ces
valeurs, dans la mesure où elles procèdent du génie humain, qui est un don de
Dieu, sont fort bonnes; mais il n’est pas rare que la corruption du
cœur humain les détourne de l’ordre requis: c’est pourquoi
elles ont besoin d’être purifiées.
3.
Que pense l’Église de l’homme ? Quelles orientations semblent
devoir être proposées pour l’édification de la société contemporaine ?
Quelle signification dernière donner à l’activité de l’homme dans l’univers
? Ces questions réclament une réponse. La réciprocité des services que sont
appelés à se rendre le Peuple de Dieu et le genre humain, dans lequel ce Peuple
est inséré, apparaîtra alors avec plus le netteté: ainsi se manifestera le
caractère religieux et, par le fait même, souverainement humain de la mission
de l’Église.
12. [L’homme à l’image de Dieu]
1.
Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur ce point: tout sur
terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet.
2.
Mais qu’est-ce que l’homme ? Sur lui-même, il a proposé ci propose
encore des opinions multiples, diverses et même opposées, suivant lesquelles,
souvent, ou bien il s’exalte lui-même comme une norme absolue, ou bien il
se rabaisse jusqu’au désespoir: d’où ses doutes et ses angoisses.
Ces difficultés, l’Église les ressent à fond. Instruite par la Révélation
divine, elle peut y apporter une réponse où se trouve dessinée la condition
véritable de l’homme, où sont mises au clair ses faiblesses, mais où
peuvent en même temps être justement reconnues sa dignité et sa vocation.
3.
La Bible en effet enseigne que l’homme a été créé « à l’image de
Dieu », capable de connaître et d’aimer son Créateur, qu’il a été
constitué seigneur de toutes les créatures terrestres[9],
pour les dominer et pour s’en servir, en glorifiant Dieu[10]. «
Qu’est donc l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? ou le fils
de l’homme pour que tu te soucies de lui ? A peine le fis-tu moindre qu’un
dieu, le couronnant de gloire et de splendeur: tu l’établis sur l’œuvre
de tes mains, tout fut mis par toi sous ses pieds » (Ps. 8, 5-7).
4.
Mais Dieu n’a pas créé l’homme solitaire: dès l’origine, « I1
les créa homme et femme » (Gen. 1, 27). Cette société
de l’homme et de la femme est l’expression première de la communion
des personnes. Car l’homme, de par sa nature profonde, est un être
social, et sans relations avec autrui, il ne peut ni vivre ni épanouir ses
qualités.
5.
C’est pourquoi Dieu, lisons-nous encore dans la Bible, « regarda tout ce
qu’ll avait fait et le jugea très bon » (Gen. l, 31).
13. [Le péché]
1.
Établi par Dieu dans un état de justice, l’homme, séduit par le Malin,
dès le début de l’histoire, a abusé de sa liberté, en se dressant contre
Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu. Ayant connu Dieu, « ils ne
lui ont pas rendu gloire comme à un Dieu (...) mais leur cœur
inintelligent s’est enténébré », et ils ont servi la créature de
préférence au Créateur[11]. Ce
que la Révélation divine nous découvre ainsi, notre propre expérience le
confirme. Car l’homme, s’il regarde au dedans de son cœur, se
découvre enclin aussi au mal, submergé de multiples maux qui ne peuvent
provenir de son Créateur, qui est bon. Refusant souvent de reconnaître Dieu
comme son principe, l’homme a, par le fait même, brisé l’ordre qui
l’orientait à sa fin dernière, et, en même temps, il a rompu toute
harmonie, soit par rapport à lui-même, soit par rapport aux autres hommes et à
toute la création.
2.
C’est donc en lui-même que l’homme est divisé. Voici que toute la
vie des hommes, individuelle et collective, se manifeste comme une lutte,
combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres.
Bien plus, voici que l’homme se découvre incapable par lui-même de
vaincre effectivement les assauts du mal; et ainsi chacun se sent comme chargé
de chaînes. Mais le Seigneur en personne est venu pour restaurer l’homme
dans sa liberté et sa force, le rénovant intérieurement, et jetant dehors « le
prince de ce monde » (Jn 12, 31), qui le retenait dans l’esclavage du
péché[12].
Quant au péché, il amoindrit l’homme lui-même en l’empêchant d’atteindre
sa plénitude.
3.
Dans la lumière de cette Révélation, la sublimité de la vocation humaine. comme
la profonde misère de l’homme, dont tous font l’expérience,
trouvent leur signification ultime.
14. [Constitution de l’homme]
1.
Corps et âme, mais vraiment un, l’homme est, dans sa condition corporelle
même, un résumé de l’univers des choses, qui trouvent ainsi en lui leur
sommet, et peuvent librement louer leur Créateur[13]. II est donc interdit à l’homme
de dédaigner la vie corporelle. Mais, au contraire, il doit estimer et
respecter son corps qui a été créé par Dieu et qui doit ressusciter au dernier
jour. Toutefois, blessé par le péché, il ressent en lui les révoltes du corps.
C’est donc la dignité même de l’homme qui exige de lui qu’il
glorifie Dieu dans son corps[14], sans le laisser asservir
aux mauvais penchants de son cœur.
2.
En vérité, l’homme ne se trompe pas, lorsqu’il se reconnaît
supérieur aux éléments matériels et qu’il se considère comme irréductible,
soit à une simple parcelle de la nature, soit à un é1ément anonyme de la cité
humaine. Par son intériorité, il dépasse en effet l’univers des choses: c’est
à ces profondeurs qu’il revient lorsqu’il fait retour en lui-même
où l’attend ce Dieu qui scrute les cœurs[15] et
où il décide personnellement de son propre sort sous le regard de Dieu. Ainsi,
lorsqu’il reconnaît en lui une âme spirituelle et immortelle, il n’est
pas le jouet d’une création imaginaire qui s’expliquerait seulement
par les conditions physiques et sociales, mais, bien au contraire, il atteint le tréfonds même de la réalité.
15. [Dignité de l’intelligence, vérité et sagesse]
1.
Participant à la lumière de l’intelligence divine, l’homme à raison
de penser que, par sa propre intelligence, il dépasse l’univers des
choses. Sans doute son génie au long des siècles, par une application
laborieuse, a fait progresser les sciences empiriques, les techniques et les
arts libéraux. De nos jours il a obtenu des victoires hors pair, notamment dans
la découverte et la conquête du monde matériel. Toujours cependant il a cherché
et trouvé une vérité plus profonde. Car l’intelligence ne se borne pas
aux seuls phénomènes; elle est capable d’atteindre, avec une authentique
certitude, la réalité intelligible, en dépit de la part d’obscurité et de
faiblesse que laisse en elle le péché.
2.
Enfin, la nature intelligente de la personne trouve et doit trouver sa
perfection dans la sagesse. Celle-ci attire avec force et douceur l’esprit
de l’homme vers la recherche et l’amour du vrai et du bien; l’homme
qui s’en nourrit est conduit du monde visible à l’invisible.
3.
Plus que toute autre, notre époque a besoin d’une telle sagesse, pour
humaniser ses propres découvertes, quelles qu’elles soient. L’avenir
du monde serait en péril si elle ne savait pas se donner des sages. Pourquoi ne
pas ajouter cette remarque: de nombreux pays, pauvres en biens matériels, mais
riches en sagesse, pourront puissamment aider les autres sur ce point.
4.
Par le don de l’Esprit, l’homme parvient, dans la foi. à contempler
et à goûter le mystère de la volonté divine[16].
16. [Dignité de la conscience morale]
Au
fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il
ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir.
Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le
bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité
de son cœur: « Fais ceci, évite cela ». Car c’est une loi inscrite
par Dieu au cœur de l’homme; sa dignité est de lui obéir, et c’est
elle qui le jugera[17]. La
conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il
est seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre[18]. C’est
d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit
dans l’amour de Dieu et du prochain[19].
Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent
chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux
que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie sociale. Plus la conscience
droite l’emporte, plus les personnes et les groupes s’éloignent d’une
décision aveugle et tendent à se conformer aux normes objectives de la
moralité. Toutefois, il arrive souvent que la conscience s’égare, par
suite d’une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité. Ce
que l’on ne peut dire lorsque l’homme se soucie peu de rechercher
le vrai et le bien et lorsque l’habitude du péché rend peu à peu sa
conscience presque aveugle.
17. [Grandeur de la liberté]
Mais
c’est toujours librement que l’homme se tourne vers le bien. Cette
liberté, nos contemporains l’estiment grandement et ils la poursuivent
avec ardeur. Et ils ont raison. Souvent cependant ils la chérissent d’une
manière qui n’est pas droite, comme la licence de faire n’importe
quoi, pourvu que cela plaise, même le mal. Mais la vraie liberté est en l’homme
un signe privilégié de l’image divine. Car Dieu a voulu le « laisser à
son propre conseil »[20]
pour qu’il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant
librement à Lui, s’achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La
dignité de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix
conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous
le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme
parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions,
par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s’en
procurer réellement les moyens par son ingéniosité. Ce n’est toutefois
que par le secours de la grâce divine que la liberté humaine, blessée par le
péché, peut s’ordonner à Dieu d’une manière effective et intégrale.
Et chacun devra rendre compte de sa propre vie devant le tribunal de Dieu,
selon le bien ou le mal accomplis[21].
18. [Le mystère de la mort]
1.
C’est en face de la mort que l’énigme de la condition humaine
atteint son sommet. L’homme n’est pas seulement tourmenté par la
souffrance et la déchéance progressive de son corps mais, plus encore, par la
peur d’une destruction définitive. Et c’est par inspiration juste
de son cœur qu’il rejette et refuse cette ruine totale et ce
définitif échec de sa personne. Le germe d’éternité qu’il porte en
lui, irréductible à la seule matière, s’insurge contre la mort. Toutes
les tentatives de la technique, si utiles qu’elles soient, sont
impuissantes à calmer son anxiété: car le prolongement de la vie que la
biologie procure ne peut satisfaire ce désir d’une vie ultérieure
invinciblement ancré dans son cœur.
2.
Mais si toute imagination ici défaille, l’Église, instruite par la
Révélation divine, affirme que Dieu a créé l’homme en vue d’une fin
bienheureuse, au-delà des misères du temps présent. De plus, la foi chrétienne
enseigne que cette mort corporelle à laquelle l’homme aurait été
soustrait s’il n’avait pas péché[22],
sera un jour vaincue, lorsque le salut, perdu par la faute de l’homme,
lui sera rendu par son tout-puissant
et miséricordieux Sauveur. Car Dieu a appelé et appelle l’homme à adhérer
à Lui de tout son être, dans la communion éternelle d’une vie divine
inaltérable. Cette victoire le Christ l’a acquise en ressuscitant[23],
libérant l’homme de la mort par sa propre mort. A partir des titres
sérieux qu’elle offre à l’examen de tout homme, la foi est ainsi en
mesure de répondre à son interrogation angoissée sur son propre avenir. Elle
nous offre en même temps la possibilité d’une communion dans le Christ
avec nos frères bien-aimés qui sont déjà morts, en nous donnant l’espérance
qu’ils ont trouvé près de Dieu la véritable vie.
19. [Formes et racines de l’athéisme]
1.
L’aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve dans cette
vocation de l’homme à communier avec Dieu. Cette invitation que Dieu adresse à l’homme de
dialoguer avec Lui commence avec l’existence humaine. Car, si l’homme
existe, c’est que Dieu l’a créé par amour et, par amour, ne cesse
de lui donner l’être; et l’homme ne vit pleinement selon la vérité
que s’il reconnaît librement cet amour et s’abandonne à son
Créateur. Mais beaucoup de nos contemporains ne perçoivent pas du tout ou même
rejettent explicitement le rapport intime et vital qui unit l’homme à
Dieu: à tel point que l’athéisme compte parmi les faits les plus graves
de ce temps et doit être soumis à un examen très attentif.
2.
On désigne sous le nom d’athéisme des phénomènes entre eux très divers. En effet, tandis que
certains athées nient Dieu expressément, d’autres pensent que l’homme
ne peut absolument rien affirmer de Lui. D’autres encore traitent le
problème de Dieu de telle façon que ce problème semble dénué de sens. Beaucoup,
outrepassant indûment les limites des sciences positives, ou bien prétendent
que la seule raison scientifique explique tout, ou bien, à l’inverse, ne
reconnaissent comme définitive absolument aucune vérité. Certains font un tel
cas de l’homme que la foi en Dieu s’en trouve comme énervée, plus
préoccupés qu’ils sont, semble-t-il, d’affirmer l’homme que de nier Dieu. D’autres se
représentent Dieu sous un jour tel que, en Le repoussant, ils refusent un Dieu
qui n’est en aucune façon celui de l’Évangile. D’autres n’abordent
même pas le problème de Dieu: ils paraissent étrangers à toute inquiétude
religieuse et ne voient pas pourquoi ils se soucieraient encore de religion. L’athéisme,
en outre, naît souvent soit d’une protestation révoltée contre le mal
dans le monde, soit du fait que l’on attribue à tort à certains idéaux
humains un tel caractère d’absolu qu’on en vient à les prendre pour
Dieu. La civilisation moderne elle-même, non certes par son essence même, mais
parce qu’elle se trouve trop engagée dans les réalités terrestres, peut
rendre souvent plus difficile l’approche de Dieu.
3.
Certes, ceux qui délibérément s’efforcent d’éliminer Dieu de leur
cœur et d’écarter les problèmes religieux, en ne suivant pas le «
dictamen » de leur conscience, ne sont pas exempts de faute. Mais les croyants
eux-mêmes portent souvent à cet égard une certaine responsabilité. Car l’athéisme,
considéré dans son ensemble, ne trouve pas son origine en lui-même, il la
trouve en diverses causes, parmi lesquelles il faut compter une réaction
critique en face des religions et spécialement, en certaines régions, en face
de la religion chrétienne. C’est pourquoi, dans cette genèse de l’athéisme,
les croyants peuvent avoir une part qui n’est pas mince, dans la mesure
où, par la négligence dans l’éducation de leur foi, par des présentations
trompeuses de la doctrine et aussi par des défaillances de leur vie religieuse,
morale et sociale, on peut dire d’eux qu’ils voilent l’authentique
visage de Dieu et de la religion plus qu’ils ne le révèlent.
20. [L’athéisme systématique]
1.
Souvent l’athéisme moderne présente aussi une forme systématique qui,
abstraction faite des autres causes, pousse le désir d’autonomie humaine
à un point tel qu’il fait obstacle à toute dépendance à l’égard de
Dieu. Ceux qui professent un athéisme de cette sorte soutiennent que la liberté
consiste en ceci que l’homme est pour lui-même sa propre fin, le seul
artisan et le démiurge de sa propre histoire. Ils prétendent que cette vue des
choses est incompatible avec la reconnaissance d’un Seigneur, auteur et
fin de toutes choses, ou au moins qu’elle rend cette affirmation tout à
fait superflue. Cette doctrine peut se trouver renforcée par le sentiment de
puissance que le progrès technique actuel confère à l’homme.
2.
Parmi les formes de l’athéisme contemporain, on ne doit pas passer sous
silence celle qui attend la libération de l’homme surtout de sa
libération économique et sociale. A cette libération s’opposerait, par sa
nature même, la religion, dans la mesure où, érigeant l’espérance de l’homme
sur le mirage d’une vie future, elle le détournerait d’édifier la
cité terrestre. C’est pourquoi les tenants d’une telle doctrine, là
où ils deviennent les maîtres du pouvoir, attaquent la religion avec violence,
utilisant pour la diffusion de l’athéisme, surtout en ce qui regarde l’éducation
de la jeunesse, tous les moyens de pression dont le pouvoir public dispose.
21. [L’attitude de l’Église
en face de l’athéisme]
1.
L’Église, fidèle à la fois à Dieu et à l’homme, ne peut cesser de
réprouver avec douleur et avec la plus grande fermeté, comme elle l’a
fait dans le passé[24],
ces doctrines et ces manières de faire funestes qui contredisent la raison et l’expérience
commune et font déchoir l’homme de sa noblesse native.
2.
Elle s’efforce cependant de saisir dans l’esprit des athées les
causes cachées de la négation de Dieu et, bien consciente de la gravité des
problèmes que l’athéisme soulève, poussée par son amour pour tous les hommes,
elle estime qu’il lui faut soumettre ces motifs à un examen sérieux et
approfondi.
3. L’Église tient que la reconnaissance de Dieu ne s’oppose en aucune façon à la dignité de l’homme, puisque cette dignité trouve en Dieu Lui-même ce qui la fonde et ce qui l’achève. Car l’homme a été établi en société, intelligent et libre, par Dieu son Créateur. Mais surtout, comme fils, il est appelé à l’intimité même de Dieu et au partage de son propre bonheur. L’Église enseigne, en outre, que l’espérance eschatologique ne diminue pas l’importance des tâches terrestres, mais en soutient bien plutôt l’accomplissement par de nouveaux motifs. A l’opposé, lorsque manquent le support divin et l’espérance de la vie éternelle, la dignité de l’homme subit une très grave blessure, comme on le voit souvent aujourd’hui, et l’énigme de la vie et de la mort, de la faute et de la souffrance re