MIRACLE EUCHARISTIQUE
Voici en
quels termes M. Delort, ancien curé de Barie et prêtre habitué de la paroisse
de Sainte-Eulalie, a consigné le souvenir du fait miraculeux survenu à Bordeaux
en 1822. Sa déposition, touchante par sa simplicité, porte avec elle le cachet
le plus irrécusable de sa sincérité.
« Je
soussigné, ancien desservant de la paroisse de Baffe, et maintenant prêtre
habitué de la paroisse Sainte-Eulalie à Bordeaux, n'ayant d'autre intention
que celle de me conformer à la volonté de Dieu, en publiant la faveur insigne
qu'Il a daigné accorder à l'établissement des Dames de Lorette, ayant été
moi-même témoin de ce prodige, malgré mon indignité, j'atteste et j'affirme
devant le Seigneur, mon Dieu, la vérité des faits contenus dans la présente
déclaration.
« M.
l'abbé Noailles, fondateur des Sœurs de la Sainte-Famille et supérieur de
l'Institut de Lorette, n'ayant pu aller lui-même donner la bénédiction à la
communauté de Lorette, et m'ayant prié de le remplacer à ce sujet, je me suis rendu
dans la maison de ces Dames, le 3 de ce mois, le dimanche de la Septuagésime, à
quatre heures du soir. Dès que je fus arrivé, je me disposai à donner la
bénédiction. À cet effet, j'exposai le Saint-Sacrement. Mais à peine avais-je
terminé le premier encensement, qu'ayant porté les yeux sur l'ostensoir, je
n'aperçus plus les saintes Espèces que j'y avais placées, mais au lieu des
apparences sous lesquelles Notre-Seigneur daigne Se cacher, je Le vis Lui-même
au milieu du cercle qui Lui servait de cadre, comme un portrait peint en buste,
avec cette différence que la personne paraissait vivante.
« Sa
figure était très blanche et représentait un jeune homme d'environ trente ans,
extraordinairement beau. Il était revêtu d'une écharpe de couleur rouge foncé. Il
s'inclinait de temps en temps à droite et devant. Frappé de ce prodige, et ne
pouvant en croire mes yeux, je crus d'abord que ce n'était qu'une illusion,
mais le miracle continuant, et ne pouvant plus rester dans cette incertitude,
je fis signe à l'enfant qui tenait l'encensoir de s'approcher de moi. Je lui
demandai s'il n'apercevait rien d'extraordinaire. Il me répondit qu'il avait
déjà aperçu le même prodige et qu'il l'apercevait encore. Je l'engage alors à
faire prévenir la Supérieure. Il en parla à la sacristine qui, frappée
elle-même de ce spectacle et absorbée par les sentiments qu'il lui inspirait,
ne put s'acquitter de la commission qui lui était donnée.
« Pour
moi, anéanti et prosterné contre terre, je ne levais les yeux que pour
m'anéantir davantage en la présence du Seigneur. Je versais des larmes de joie, de reconnaissance et de
confusion. Le prodige subsista durant tout l'hymne du Saint-Sacrement, le Domine salvum fac, le cantique, les oraisons. Et
lorsque le cantique fut fini, montant à l'autel, je ne sais comment (car il me
semble que je n'aurais plus ce courage en ce moment), je pris l'ostensoir
dans mes mains, et donnai la bénédiction, contemplant toujours notre divin
Sauveur, que je tenais visiblement entre mes mains. Ayant donné aux Dames de
Lorette cette bénédiction qui sera sans doute bien efficace pour leur
établissement, je posai l'ostensoir sur l'autel; mais lorsque je l'ouvris, je
ne vis plus que les saintes Espèces dont Notre-Seigneur venait de S'envelopper
dès que la bénédiction avait été donnée. Tout tremblant et versant encore des
larmes, je sortis de la chapelle, étonné du calme qui s'y était observé durant
un prodige si long, mais que j'ai attribué depuis à l'état d'anéantissement
où chacun, ainsi que moi-même, avait été plongé, comme à l'incertitude que devait
causer un spectacle trop extraordinaire pour qu'on ne craignît pas l'illusion.
« À peine
fus-je hors de la chapelle, que toutes les personnes de la maison m'environnèrent,
me demandant si j'avais vu moi-même le prodige qui les avait frappées, et me
faisant plusieurs questions à ce sujet. Je ne pus leur dire que ces mots:
- Vous
avez vu Notre-Seigneur, c'est une faveur insigne qu'Il vous a accordée, afin
de vous rappeler qu'Il est réellement avec vous, de vous porter à L'aimer
davantage et à pratiquer toutes les vertus qui vous ont attiré une si grande
grâce.
« Je me
retirai chez moi, et durant toute la nuit, je ne pus que songer au prodige dont
je venais d'être témoin.
« Le
lendemain lundi, étant allé à la paroisse Sainte-Eulalie et y ayant trouvé M.
l'abbé Noailles, je lui fis part, ainsi qu'à quelques autres personnes, de ce
miracle, quoique j'eusse résolu de n'en parler à qui que ce fût. Mais l'enfant
qui encensait, et quelques personnes étrangères qui se trouvaient dans la
chapelle de Lorette, ayant rendu compte de ce qu'ils y avaient vu ainsi que
moi, j'ai pensé que le Seigneur voulait que j'appuyasse leur témoignage.
Quelques-uns ont ajouté foi à mon récit; quelques autres m'ont traité de visionnaire.
« Quoi
qu'il en soit, je déclare ce que j'ai vu, ce que j'ai, pour ainsi dire, touché
de mes propres mains, et quoique mon témoignage soit de peu de poids, je me
regarderais comme le plus ingrat et le plus coupable des hommes, si je le refusais
pour attester la vérité.
« En foi
de quoi, Bordeaux, le 5 février 1822:
« Delort,
prêtre, Docteur en théologie, doyen de la Faculté de théologie de Bordeaux. »
On
s'empressa d'instruire de ce fait le vénérable archevêque de Bordeaux, Mgr
d'Aviau du Bois de Sanzay. Le prélat fut profondément touché de ce récit ; mais
ne consultant que sa sagesse, il invita les religieuses à témoigner vivement
leur reconnaissance au Seigneur, tout en s'abstenant de faire connaître dans
le public cette inestimable faveur. Il ordonna néanmoins une enquête dont les
résultats l'obligèrent à ajouter foi au prodige. Il voulut même en perpétuer
la mémoire en permettant toujours, chez les Sœurs de la Sainte Famille,
l'exposition du Très Saint Sacrement et un salut solennel au jour anniversaire
de cette bénédiction miraculeuse donnée par Notre-Seigneur aux premiers
membres de leur congrégation.
Le modeste
ostensoir qui servait alors existe encore et a été transporté, comme une relique,
au couvent des Sœurs Agricoles à Martillac.
Tiré de :
l'Abbé J. Millot, Allons à Jésus, courtes
instructions et histoires, Paris, Lethielleux, 1911, p. 466-471.