L'Église et les religions non
chrétiennes
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L'ÉGLISE ET LES
RELIGIONS NON CHRÉTIENNES
Déclaration "de Ecclesiae habitudine
ad religiones non-christianas"("Nostra Aetate")
promulguée le 28 octobre 1965
TRADUCTION ÉTABLIE PAR
LE SECRÉTARIAT POUR L'UNITÉ DES CHRÉTIENS
ET PUBLIÉE PAR
"L'OSSERVATORE ROMANO" (Édition française)
LE 5 NOVEMBRE 1965
Texte latin dans les
"Acta Apostolicae Sedis"
58 (1966) pp. 740-744
et dans les
"Constitutiones, Decreta,
Declarationes" pp. 411-418
PLAN
de la Déclaration
Préambule
Les diverses religions non chrétiennes
La religion musulmane
La religion juive
La fraternité universelle, excluant toute discrimination
DÉCLARATION "NOSTRA AETATE"
PAUL, ÉVÊQUE,
SERVITEUR
DES SERVITEURS DE DIEU,
AVEC LES PÈRES DU SAINT CONCILE, POUR QUE LE SOUVENIR
S'EN MAINTIENNE À JAMAIS.
1. [Préambule]
À notre époque où le genre humain devient de jour en jour plus étroitement uni
et où les relations entre les divers peuples augmentent, l'Église examine plus
attentivement quelles sont ses relations avec les religions non chrétiennes.
Dans sa tâche de promouvoir l'unité et la charité entre les hommes, et même
entre les peuples, elle examine ici d'abord ce que les hommes ont en commun et
qui les pousse à vivre ensemble leur destinée.
Tous les peuples forment, en effet, une seule communauté; ils ont une seule
origine, puisque Dieu a fait habiter toute la race humaine sur la face de la
terre (1); ils ont aussi une seule fin dernière. Dieu, dont la providence, les
témoignages de bonté et les desseins de salut s'étendent à tous (2), jusqu'à ce
que les élus soient réunis dans la Cité sainte, que la gloire de Dieu
illuminera et où tous les peuples marcheront à sa lumière (3).
Les hommes attendent des diverses religions la réponse aux énigmes cachées de
la condition humaine, qui, hier comme aujourd'hui, troublent profondément le
cœur humain: Qu'est-ce que l'homme ? Quel est le sens et le but de la vie ?
Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le péché ? Quels sont l'origine et le
but de la souffrance? Quelle est la voie pour parvenir au vrai bonheur ?
Qu'est-ce que la mort, le jugement et la rétribution après la mort ? Qu'est-ce
enfin que le mystère dernier et ineffable qui entoure notre existence, d'où
nous tirons notre origine et vers lequel nous tendons ?
2. [Les diverses religions non chrétiennes]
Depuis les temps les plus reculés jusqu'à aujourd'hui, on trouve dans les
différents peuples une certaine sensibilité à cette force cachée qui est
présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même
une reconnaissance de la Divinité suprême, ou encore du Père. Cette sensibilité
et cette connaissance pénètrent leur vie d'un profond sens religieux. Quant aux
religions liées au progrès de ta culture, elles s'efforcent de répondre aux
mêmes questions par des notions plus affinées et par un langage plus élaboré.
Ainsi, dans l'hindouisme, les hommes scrutent le mystère divin et l'expriment
par la fécondité inépuisable des mythes et par les efforts pénétrants de la
philosophie; ils cherchent la libération des angoisses de notre condition, soit
par les formes de la vie ascétique, soit par la méditation profonde, soit par
le refuge en Dieu avec amour et confiance.
Dans le bouddhisme, selon ses formes variées, l'insuffisance radicale de ce
monde changeant est reconnue et on enseigne une voie par laquelle les hommes,
avec un cœur dévot et confiant, pourront soit acquérir l'état de libération
parfaite, soit atteindre l'illumination suprême par leurs propres efforts ou
par un secours venu d'en haut.
De même aussi, les autres religions qu'on trouve de par le monde s'efforcent
d'aller au-devant, de façons diverses, de l'inquiétude du cœur humain en
proposant des voies, c'est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites
sacrés.
L'Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces
religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d'agir et de
vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent en beaucoup de
points de ce qu'elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un
rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et
elle est tenue d'annoncer sans cesse, le Christ qui est " la voie, la
vérité et la vie " (Jean 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la
plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s'est réconcilié toutes
choses (4).
Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue
et par la collaboration avec ceux qui suivent d'autres religions, et tout en
témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et
fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles
qui se trouvent en eux.
3. [La religion musulmane]
L'Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un,
vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de
ta terre (5), qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute
leur âme aux décrets de Dieu, même s'ils sont cachés, comme s'est soumis à Dieu
Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu'ils ne
reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète; ils
honorent sa mère virginale, Marie, et parfois même l'invoquent avec piété. De
plus, ils attendent le jour du jugement où Dieu rétribuera tous les hommes
ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à
Dieu, surtout par la prière, l'aumône et le jeûne.
Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont
manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le Concile les exhorte tous à
oublier le passé et à s'efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi
qu'à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice
sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté.
4. [La religion juive]
Scrutant le mystère de l'Église, le Concile rappelle te lien qui relie
spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée Abraham.
L'Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son
élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches,
Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils
d'Abraham selon la foi (6), sont inclus dans la vocation de ce patriarche et
que le salut de l'Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple
élu hors de la terre de servitude. C'est pourquoi l'Église ne peut oublier
qu'elle a reçu la révélation de l'Ancien Testament par ce peuple avec lequel
Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l'antique Alliance, et
qu'elle se nourrit de la racine de l'olivier franc sur lequel ont été greffés
les rameaux de l'olivier sauvage que sont les Gentils (7). L'Église croit, en
effet, que le Christ, notre paix, a réconcilié les Juifs et les Gentils par sa
croix et en lui-même des deux a fait un seul (8).
L'Église a toujours devant les yeux les paroles de l'apôtre Paul sur ceux de sa
race "à qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la
législation, le culte, les promesses et les patriarches, et de qui est né,
selon la chair, le Christ" (Romains, 9, 4-5), le fils de la Vierge Marie.
Elle rappelle aussi que les apôtres, fondements et colonnes de l'Église, sont
nés du peuple juif, ainsi qu'un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent
au monde l'Évangile du Christ.
Au témoignage de l'Écriture sainte, Jérusalem n'a pas reconnu le temps où elle
fut visitée (9); les Juifs, en grande partie, n'acceptèrent pas l'Évangile, et
même nombreux furent ceux qui s'opposèrent à sa diffusion (10). Néanmoins,
selon l'Apôtre, les Juifs restent encore, à cause de leurs pères, très chers à
Dieu, dont les dons et l'appel sont sans repentance11. Avec les prophètes et le
même Apôtre, l'Église attend le jour, connu de Dieu seul, où tous les peuples
invoqueront le Seigneur d'une seule voix et "le serviront sous un même
joug" (Sophonie, 3, 9) (12).
Du fait d'un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs,
le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l'estime
mutuelles, qui naîtront surtout d'études bibliques et théologiques. ainsi que
d'un dialogue fraternel.
Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort
du Christ (13), ce qui a été commis durant sa passion ne peut être imputé ni
indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps.
S'il est vrai que l'Église est le nouveau peuple de Dieu, les Juifs ne doivent
pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si
cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la
catéchèse et la prédication de la parole de Dieu, de n'enseigner quoi que ce
soit qui ne soit conforme à la vérité de l'Évangile et à l'esprit du Christ.
En outre, l'Église qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes,
quels qu'ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu'elle a en commun avec
les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité
religieuse de l'Évangile, déplore les haines. les persécutions et toutes les
manifestations d'antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs
auteurs, ont été dirigées contre les Juifs.
D'ailleurs, comme l'Église l'a toujours tenu et comme elle le tient, le Christ,
en vertu de son immense amour, s'est soumis volontairement à la passion et à la
mort, à cause des péchés de tous les hommes et pour que tous les hommes
obtiennent le salut. Le devoir de l'Église, dans sa prédication, est donc
d'annoncer la croix du Christ comme signe de l'amour universel de Dieu et comme
source de toute grâce.
5. [La fraternité universelle excluant toute discrimination]
Nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de
nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l'image de
Dieu. La relation de l'homme à Dieu le Père et la relation de l'homme à ses
frères humains sont tellement liées que l'Écriture dit: "Qui n'aime pas ne
connaît pas Dieu" (I Jean, 4. 8}.
Par là est sapé le fondement de toute théorie ou de toute pratique qui introduit
entre homme et homme, entre peuple et peuple, une discrimination en ce qui
concerne la dignité humaine et les droits qui en découlent.
L'Église réprouve donc, en tant que contraire à l'esprit du Christ, toute
discrimination ou vexation opérée envers des hommes en raison de leur race, de
leur couleur, de leur classe ou de leur religion. En conséquence. le Concile,
suivant les traces des saints apôtres Pierre et Paul. adjure ardemment les
fidèles du Christ "d'avoir au milieu des nations une belle conduite"
(1 Pierre, 2. 12). si c'est possible, et de vivre en paix, pour autant qu'il
dépend d'eux. avec tous les hommes (14), de manière à être vraiment les fils du
Père qui est dans les cieux (15).
1. Cf. Act., 17, 26.
2. Cf. Sap., 8, 1; Act.,
14, 17; Rom, 2, 6-7; I Tim., 2, 4.
3. Cf. Apoc., 21, 23-24.
4. Cf. 2 Cor., 5, 18-19.
5. Cf. S. Greg. VII. Epist. II1, 21 ad Anazir (Al-Nâsir), regem Mauritaniae, ed. E. Caspar in MGH, Ep. sel. 11. 1920, I, p. 288, 11-15; P.L. 148, col.
451 A.
6. Cf. Gal., 3, 7.
7. Cf. Rom., I l, 17-24.
8. Cf. Eph.. 2, 14-16.
9. Cf. Lc, 19, 44.
10. Cf. Rom., 1 l, 28.
11. Cf. Rom., 1 l, 28-29; Conc. Val. II, Const. Dogm. Lumen Gentium, AAS 57 (1965), p. 20.
12. Cf. Is., 66, 23; Ps. 65, 4; Rom., 11, 11-32.
13. Cf. Jean, 19, 6.
14. Cf. Rom.. 12. 18.
15. Cf. Mt.. 5. 45.
Tout l'ensemble et chacun des points qui sont édictés dans cette
Déclaration ont plu aux Pères du saint Concile. Et Nous, en vertu pouvoir
apostolique que le Christ Nous a confié, avec les vénérables Pères, Nous les
approuvons, décrétons et arrêtons dans le Saint, Esprit, et Nous ordonnons que,
pour la gloire de Dieu, ce qui a été ainsi établi en Concile soit promulgué.
Rome, près Saint-Pierre, le 28 octobre 1965.
Moi, PAUL,
Évêque de l'Église catholique.
Suivent les signatures des Pères.