« LIBERTÉ DURABLE »
Un éditorial
de Richard DUBREUIL
Le
dimanche 7 octobre, à la veille de la fête nationale Columbus Day, les
États-Unis d'Amérique ont engagé avec les Britanniques la riposte aux attentats
islamiques du 11 septembre dernier contre New York et Washington.
L'opération
baptisée Enduring freedom (liberté durable), préparée par des mesures
diplomatiques (rapprochement-éclair avec le Pakistan), bancaires (gel des
avoirs des terroristes dans 38 pays), budgétaires (40 milliards de dollars débloqués
par le Congrès) et militaires (50 000 réservistes mobilisés), vise à
neutraliser le réseau AI-Quaida du milliardaire saoudien Oussama Ben
Laden protégé depuis 1996 par le régime taliban d'Afghanistan.
Une opération en étau se
déploie à partir des ex-républiques soviétiques, notamment l'Ouzbékistan et
d'un
centre de commandement saoudien situé à cent kilomètres de Ryad. Dès les
premières frappes aériennes sur Kaboul,
Kandahar et Jalahabad, 80 000 soldats américains se déployaient dans la région.
Croisade contre Djihad
Immédiatement,
le régime taliban a proclamé le Djihad (guerre sainte), tandis que le président
Bush déclarait : « Les Américains sont les ennemis de ceux qui ont détourné
la religion islamique » pour éviter que I' Umma (communauté de tous
les musulmans) ne s'unisse contre les États-Unis. L'Umma (de Umm, « la mère », semble connoter
l'idée de matrie en tant que berceau d'éducation islamique) est censée refléter
l'unité divine. À l'instar de Dieu un et indivisible, la communauté des musulmans
est indivise. Le président Bush a aussi prêché la patience (« it'll take
time to achieve our goals »: il faudra du temps pour atteindre nos buts) et
conclut: « La liberté finira par l'emporter, God bless America » (Que
Dieu bénisse l'Amérique).
De
part et d'autre, le ton est celui de la « croisade ». Certes, comme son
prédécesseur Bill Clinton, le président George W. Bush prend soin de distinguer
l'Islam respectable, de sa version dévoyée : l'islamisme fanatique. Même
prudence en France chez Édouard Balladur qui affirme: « Rien n'est plus faux
que l'idée d'un conflit des civilisations. C'est d'ailleurs l'opinion de tous
les dirigeants du monde, y compris celle du président Bush. Le monde libre a
combattu Hitler qui dominait l'Europe. Ce n'était pas un combat contre
l'Europe, ni les peuples européens » (1).
Cette position prudente et rassurante vise à
désamorcer une spirale mimétique de haine, à étouffer dans l’œuf le
risque d'une « Saint-Barthélemy islamo-chrétienne
». Hélas, elle n'est que partiellement vraie. Ce sont bien les peuples
européens eux-mêmes qui se sont entre-déchirés de 1939 à 1945, parce que « tous
les dirigeants du monde » ont négligé entre 1924 et 1939 de lire un ouvrage
indigeste intitulé Mein Kampf. Ce livre dévoilait cependant par le menu
exactement ce qu'Hitler réalisa. Dans les années 1930, « tous les dirigeants
du monde » ont cru qu'ils pourraient instrumentaliser Hitler. C'est même un
centriste paisible, von Papen, qui le mit en selle en proposant à Hindenburg
de le nommer Chancelier, persuadé de pouvoir lui-même le « contrôler » en
qualité de vice chancelier... !
Faillite de la diplomatie américaine
De
la même façon, les Américains ont cru pouvoir instrumentaliser Ben Laden en lui
procurant le soutien financier et logistique de la CIA lors de la guerre
soviéto-afghane de 1979-1989. Dans la décennie suivante, la diplomatie des
présidents Bush senior et Clinton secondé de l'ineffable Madeleine Albright a
constamment soutenu l'islam extrémiste aux seules fins de préserver coûte que
coûte les intérêts pétroliers des États-Unis. Le général Gallois (2) rappelle
que le gouvernement des États-Unis a tour à tour :
-
ramené Khomeiny au pouvoir en Iran;
-
investi la Russie par l'OTAN en détournant d'elle
ses ex-provinces musulmanes d'Asie centrale proches des riches gisements de la
Caspienne;
-
appuyé l'implantation de populations musulmanes
dans les Balkans en travaillant au démantèlement de la Yougoslavie;
-
soutenu en sous-main les irrédentismes musulmans
du Caucase et de la Tchétchénie;
-
aidé l’Indonésie musulmane en ignorant les
persécutions des chrétiens du Timor-Oriental;
-
accueilli à Washington les terroristes algériens
du Front islamique du salut;
-
décimé les populations civiles de l’Irak (1,5
million de morts), le seul État arabe laïque de la région qui soit ouvert à la
multiconfessionnalité;
-
renforcé la Bosnie à dominante islamique du
président Izetbegovic en dirigeant les frappes aériennes de l'OTAN contre les
Serbes et en minorant l'élément serbe dans les accords de Dayton de 1995;
-
déclaré à la Serbie la guerre du Kosovo en mars
1999 en violation flagrante de la Charte des Nations unies (articles 2 et 53)
et de la Constitution américaine (article 1, section 8) à seul fin de renforcer
l'Albanie musulmane.
Une
telle complaisance pour les mouvements islamiques aurait logiquement dû être
payée de retour. Or, les États-Unis ont été malgré tout choisi pour
cible des abominables attentats du World Trade Center et du Pentagone. Si la
thèse de la connivence objective islamo-américaine exposée par le général
Gallois et par Alexandre del Valle (3) est fondée, une telle vindicte
n'est-elle pas paradoxale ? incompréhensible ?
La
clé de cette énigme est assurément aussi difficile à trouver que Ben Laden
lui-même. Hasardons deux hypothèses explicatives :
Première
explication : les élites musulmanes n'ont pas été dupes de la diplomatie
simpliste, utilitariste et cynique du tandem Clinton-Albright qui a contribué
à renforcer leur mépris et leur haine à l'égard de l'Occident.
Seconde
explication : les élites occidentales ont négligé de lire le Coran, de même que
leurs devancières des années 1930 avaient négligé de lire Mein Kampf. Elles
n'ont pas pris garde qu'il s'agit d'un code religieux intolérant, qui légitime
à l'occasion la haine d'autrui, la violence ou encore le squat.
Choc des civilisations ?
L'idée
d'un conflit de civilisations jugée fausse par Édouard Balladur est au
contraire tenue pour pertinente par l’intelligentsia diplomatique américaine.
C'est la doctrine du Professeur à l'Université Harvard, Samuel R Huntington
dans son fameux livre: The clash of civilizations (1996) (4). Cet
ouvrage salué par Henry Kissinger comme « le livre le plus important depuis
la fin de la guerre froide » et par Zbigniew Brzezinski comme « une
œuvre fondatrice qui va révolutionner notre vision des affaires internationales
», semble parfois prémonitoire à la lumière des événements actuels.
Huntington
compare la résurgence actuelle de l'Islam à l'emprise exercée par le marxisme
sur les intellectuels du XXe siècle (doctrine englobante, vision de
la société parfaite, messianisme, rejet des puissances établies et de
l'État-nation, internationalisme militant...). Le réveil islamique présente
aussi des analogies avec la Réforme protestante (retour à une version plus pure
et plus exigeante de la religion, instauration de l'ordre et d'une discipline
sans faille, séduction exercée sur les classes moyennes montantes et cultivées,
projet de reconstruction générale de la société de bas en haut...).
Partout
le processus d'islamisation a fait tâche d'huile à partir des universités et
des écoles d'ingénieurs. 80 % des dirigeants des groupes islamistes égyptiens
sont diplômés de l'enseignement supérieur. L'entourage de Ben Laden est composé
de croyants à la fois déliés intellectuellement et familiers des moyens
actuels de communication. Ils ont su tisser un réseau dense d'organisations
sociales (cliniques, dispensaires), culturelles, éducatives (écoles
coraniques, universités), économiques et politiques qui quadrille l'ensemble
de la société, selon la vieille méthode du marxiste italien Antonio Gramsci.
Ce
qu'ils reprochent à l'Occident, c'est son utilitarisme à courte vue, sa
sécularisation, sa perte du sens du sacré. Huntington précise: « Les
musulmans considèrent que la culture occidentale est matérialiste, corrompue,
décadente et immorale (...). De plus en plus, ils critiquent non le fait que
l'Occident adhère à une religion imparfaite, erronée (...) mais le fait qu'il n'adhère plus à aucune religion. Aux
yeux des musulmans, le laïcisme, l'irréligiosité et donc l'immoralisme
occidentaux sont pires que le christianisme qui les a produits. Pendant la
guerre froide, l'adversaire de l'Occident, c'était ‘le communisme sans
Dieu’; au cours du conflit des civilisations d'après la guerre froide, pour
les musulmans, c'est désormais ‘l’Occident sans Dieu’ » (5). Nul doute que
les feuilletons télévisés américains ou les gesticulations irakiennes du
président Clinton pour détourner son opinion intérieure de ses frasques extra-conjugales
n'ont guère contribué à rehausser l'image de l'Occident en terre d'Islam. Aux
yeux des islamistes, l'Occident athée et hédoniste n'est ni crédible, ni
respectable. Voilà qui nous éclaire sur le type de riposte à apporter au terrorisme
islamique.
Une riposte sur cinq axes
Premier axe : le terrorisme. Il est urgent d'éradiquer tous les camps d’entraînement des réseaux
terroristes et de mieux contrôler les frontières. Philippe de Villiers rappelle
que « les contrôles aux frontières ne nuisent pas à la liberté de
circulation : ils nuisent aux criminels et ils protègent les libertés des
citoyens. C'est pourquoi il est urgent d'abolir le traité de Shengen et le
traité d'Amsterdam. Il faut déclencher l’opération ‘moisson essentielle’ dans
nos banlieues qui sont devenues des arsenaux clandestins. Dans ce cadre-là, il
faut abolir la loi Guigou qui désarme la justice et la police » (6).
Deuxième axe : la drogue. Le général Menanteau soulignait dans L'Homme Nouveau du 7 octobre
2001: « Le Pakistan et l'Afghanistan sont les deux principaux producteurs
d'opium. » Depuis un millénaire, trafic de drogue et prosélytisme islamique
ont eu souvent partie liée. Le mot français « assassin » incorporé en 1560 dans
notre vocabulaire vient de la secte chiite ismaïlienne des Hashashin (fumeurs
de hachisch) qui de 1090 à 1272 répandit la terreur de l’Égypte à la Perse en
éliminant physiquement les personnalités de l'époque, tels Raymond de Tripoli
ou Conrad de Montferrat. Il faut sensibiliser les jeunes contre ce « fléau
criminel » (Jean-Paul II) et dénoncer ceux qui prônent sa dépénalisation
comme Bernard Kouchner et les Verts. Il faut faire connaître le site internet
www. drogue-danger-debat.org consacré à la lutte contre la drogue.
Troisième axe : le terrain scolaire et culturel est à réévangéliser dans la ligne tracée par Jean de Viguerie dans son dernier
ouvrage (7).
Quatrième axe : la famille, havre d'équilibre et de paix des cœurs dans les époques troublées, doit
redevenir une « Église domestique » (Jean-Paul II) et un vecteur
privilégié de la nouvelle évangélisation.
Cinquième axe : le dialogue politique a besoin
des chrétiens. A eux de persuader leurs amis américains de revoir « une
politique internationale qui a favorisé des années durant l'émergence d'un islamisme
dur et violent » (André Vendières) et leurs amis musulmans d'accorder aux
chrétiens un « traitement comparable dans tous les pays de tradition
islamique » (8) à celui que les croyants musulmans trouvent en pays
chrétien.
Plus
que jamais, la confidence de Jean-Paul II aux jeunes Marocains de Casablanca,
le 19 août 1985, reste d'actualité : « Chrétiens et musulmans nous nous
sommes généralement mal compris... Je crois que Dieu nous invite aujourd’hui à
changer nos vieilles habitudes. »
–––––––
1. Spectacle du Monde, n. 472, octobre
2001.
2. Général Pierre Marie GALLOIS, Mémoire des
ondes, chronique radiodiffusées sur Radio-Courtoisie, L’Âge d'homme, 2001,
250 p 120FF/18,296.
3. Alexandre del VALLE, Islamisme et
États-Unis, une alliance contre l'Europe, L’Âge d'homme, 1999, 360 p.,
159,99FF/24,39 Euros
4. Traduit en 1997 chez Odile Jacob sous le titre Le
choc des civilisations, 402 p., 150FF/22,87 Euros.
5. Samuel R HUNTINGTON, op. cit., p. 234.
6. Intervention à l'Assemblée nationale, Le
Monde, 5 octobre 2001, p. 3..
7. Jean de Viguerie, L’Église et l'éducation, Dominique
Martin Morin, 2001, 160 p., 92FF/14,03~.
8. Jean-Paul II, Homélie au corps diplomatique (13
juin 1990).