L’ESPRIT
DE LA LITURGIE
Au mois d’octobre paraîtra aux Éditions Ad Solem un nouveau livre du cardinal Joseph Ratzinger : L’Esprit
de la liturgie. Avec ce nouvel ouvrage, le cardinal Ratzinger entend poser
les jalons d’un retour aux règles fondamentales de la liturgie afin de
lancer un nouveau « mouvement liturgique ». Nous en publions ci-après deux
extraits. L’un consacré au rapport de l’espace et du temps dans la
liturgie et l’autre, plus pratique, à la question du silence.
1. L’ESPACE ET LE TEMPS
(...) La crucifixion du Christ, la mort sur la Croix
et, d’une autre manière, la Résurrection sont des événements historiques
uniques qui en tant que tels appartiennent au passé. On peut leur appliquer,
au sens strict, le mot « semel » (ephapax) - l’ « une fois pour toutes » que
l’Épître aux Hébreux oppose si nettement aux multiples sacrifices de l’Ancienne
Alliance constamment renouvelés. Pourtant, dans le cas de la Croix et de la
Résurrection, « une fois pour toutes » ne signifie pas « passé ». S’il ne
s’agissait que de faits du passé, comme ceux que relatent les manuels d’histoire,
l’expérience de la contemporanéité, la simultanéité entre eux et nous,
serait impossible. Ils resteraient définitivement hors d’atteinte.
Remarquons que l’acte extérieur de la crucifixion, qui se déroule dans le
temps, est soutenu par l’acte intérieur du don de soi (le Corps «
livré pour nous »), dont la relation au temps est plus complexe. «
Personne ne peut m’enlever la vie, je la donne de moi-même », dit en
substance le Seigneur, dans l’Évangile de saint Jean (10, 18). Tout en
étant spirituel, cet acte intègre le corporel, et englobe donc la totalité de
l’homme Jésus. En même temps, il constitue un acte du Fils de Dieu : par
le fait de son obéissance, pour reprendre la formule magistrale de Maxime le
Confesseur, la volonté humaine de Jésus est plongée dans le « oui » éternel du
Fils au Père. Ainsi ce don de soi, à travers la passivité de l’état de
crucifié, absorbe dans un acte d’amour la passion de la condition humaine
dans toutes ses dimensions - corps, âme, esprit, logos. De même que la douleur
corporelle se trouve entraînée dans le « pathos » de l’esprit et devient
le oui de l’obéissance, de même le temps est absorbé dans un acte qui
transcende le temps. Ainsi l’acte intérieur du Christ, seul véritablement
salvateur, et l’acte extérieur sont un acte unique, à la fois humain et
divin, qui, parce qu’il a pris place dans le temps, peut toujours être
rejoint dans le temps. La contemporanéité avec les événements passés du salut
est donc possible. Pour citer Bernard de Clairvaux, le véritable « semel » (une fois pour toutes) porte en lui le «
semper » (toujours) - l’unique contient le permanent. L’Épître
aux Hébreux met tout particulièrement l’accent sur l’ « une fois
pour toutes », l’unicité des événements du Salut ; pourtant une lecture attentive permettra de
découvrir que l’épître tire en fait son sens véritable du lien entre l’
« ephapax » (une fois pour toutes) et l’
« aionios » (le perpétuel), mis en évidence
par saint Bernard. L’ « aujourd’hui » embrasse la totalité du temps
de l’Église. C’est dire que la liturgie chrétienne ne fait pas de
nous des témoins du passé, mais nous rend contemporains des événements qui
forment son fondement. C’est là le véritable centre et la grandeur de la
célébration de l’Eucharistie, qui est, faut-il le répéter, toujours bien
plus qu’un repas. Elle fait de nous des contemporains du mystère de la
Pâque du Christ, elle nous emmène avec Lui de la tente de l’éphémère pour
nous tourner vers la face de Dieu.
Mais revenons à notre point de départ et aux deux
plans évoqués plus haut : l’un, constitué par l’événement fondateur
du culte chrétien, et l’autre, le plan proprement liturgique, dans lequel
est réactualisé cet événement. J’ai tenté de montrer comment les deux
plans s’articulent. Si le passé et le présent s’interpénètrent, si
cet « une fois pour toutes » du mystère du Christ, dans son essence, n’est
pas un fait du passé mais la force qui anime les « présents » successifs, l’avenir
lui aussi doit être inclus dans la célébration liturgique de ce mystère ; à ce titre, il doit être également considéré
comme une anticipation de ce qui est à venir. Dans ce contexte, on pense bien
sûr à l’Eschaton, au Christ du second
avènement, et nous y reviendrons. Mais auparavant, examinons une autre dimension
de la liturgie. Nous l’avons vu, le culte chrétien n’est pas le
lieu d’un sacrifice de substitution mais d’une présence vicaire.
Précisons le sens de cette distinction qui nous concerne intimement. Dans
cette liturgie, il n’est plus question de sacrifier des animaux ou une
chose qui finalement nous resterait étrangère. Elle est directement fondée sur
la passion soufferte par un homme qui, par son « moi » humain, entre dans le
mystère du Dieu vivant - par un homme qui est en même temps le « Fils ». Le
sacrifice du Christ ne peut donc être assimilé à une simple actio
liturgica. Dans cet acte, l’origine
comprend son avenir, en ce sens que la présence englobe ceux pour qui elle est
présente ; non seulement elle ne leur
est pas extérieure mais elle les transforme au plus profond d’eux-mêmes.
La Pâque du Christ, dont la liturgie de l’Église nous rend contemporains,
a donc également une dimension anthropologique. La célébration dépasse le «
jeu » liturgique ; elle est la logike latreia, qui
conforme mon existence à celle du Logos et qui durant la liturgie assimile mon
offrande intérieure à celle du Christ. Cette offrande est dès lors mon
offrande, et cette contemporanéité avec la Pâque du Christ a pour fin de me
conduire à la parfaite ressemblance avec Dieu. C’est la raison pour
laquelle l’Église primitive considérait le martyre comme une authentique
célébration de l’Eucharistie, comme la façon extrême de réaliser la
contemporanéité du chrétien avec le Christ et d’être rendu semblable à
Lui.
Redisons-le, la liturgie touche aussi à notre vie
quotidienne. Elle vise, pour citer saint Paul encore une fois, à faire de « nos
corps » (notre existence physique terrestre) des « hosties vivantes », en
union avec le « sacrifice du Christ » (Rm 12, 1). C’est la seule façon d’expliquer
les prières de supplication qui caractérisent la liturgie chrétienne. Une
théologie insensible aux rapports que nous venons d’analyser ne pourrait
y voir qu’une contradiction ou une rechute dans un état pré-chrétien, puisque le sacrifice du Christ, dirait-elle,
est accepté par Dieu depuis longtemps. C’est évident, mais parce que
nous sommes compris dans ce sacrifice, celui-ci n’est pas encore parvenu
à son achèvement. Le « semel » (une fois pour
toutes) doit atteindre son « semper » (toujours). Le sacrifice ne sera
achevé qu’au moment où le monde sera devenu ce lieu d’amour que
décrit saint Augustin dans la Cité de Dieu. Alors seulement, comme nous
l’évoquions au début, le culte sera l’accomplissement parfait de ce
qui s’est déroulé au Golgotha. C’est pourquoi nous demandons, dans
les prières de supplication, que notre temps, celui de l’image, touche à
son accomplissement. C’est pourquoi, dans les prières du Canon romain,
nous nous unissons aux grands sacrificateurs du temps des « ombres », de la
préhistoire : Abel, Melchisédech, Abraham. Ils s’avançaient vers le
Christ à venir. Ils en étaient des figures ou, comme disent les Pères, des typoi. Ainsi même ceux qui précédèrent le
Christ purent entrer dans cette contemporanéité avec Lui que nous implorons
pour nous.
On pourrait être tenté de dire que cette troisième
dimension de la liturgie - cette suspension entre la Croix du Christ et notre
entrée vivante dans Celui qui nous représente et veut ne faire qu’ « un
» avec nous (Gal 3, 18-28) - en exprime l’exigence morale. Le culte
chrétien comporte certes une exigence morale, mais elle n’a rien à voir
avec le moralisme. Le Seigneur nous a précédés. Il a ouvert la voie. Il a déjà
fait ce que nous devions - mais ne pouvions faire par nos propres forces :
construire un pont vers Dieu. Il est devenu Lui-même ce pont. Et maintenant il
s’agit de Le suivre, de nous laisser emporter dans son étreinte qui nous
élève. Lui, le Saint, nous sanctifie de cette sainteté que nous serions à
jamais incapables de nous procurer par nous-mêmes. Nous sommes pris dans le
grand processus historique qui mène le monde vers l’accomplissement de la
promesse : « Dieu tout en tous ». En ce sens, ce qui apparaît d’abord
comme une dimension morale de la liturgie en est également la dynamique
eschatologique. La « plénitude »
du Christ, dont parle saint Paul dans les épîtres de sa captivité, devient
réalité. Ainsi s’accomplit l’événement
de la Pâque à travers l’histoire.
L’ « aujourd’hui » du Christ dure jusqu’à
la fin des temps (Hé 4.7 sv.).
Dans ce
chapitre, nous avons rencontré par deux fois, dans des domaines différents, une
structure à trois degrés. La liturgie,
nous l’avons vu, se caractérise par cette tension inhérente à la Pâque historique
de Jésus (Croix et Résurrection), qui est le fondement de sa réalité (premier
degré). Dans l’ « unique » de cet événement a pris forme ce « perpétuel »
qui, par l’action liturgique, entre dans notre présent (deuxième degré),
pour ensuite saisir la vie des fidèles et finalement la réalité historique
tout entière (troisième degré). L’acte immédiatement vécu - la liturgie -
n’a de sens pour notre vie que s’il est porteur des deux autres
dimensions. Le passé, le présent et l’avenir, s’interpénétrant, touchent
l’éternité.
Nous avons évoqué plus haut les trois étapes de l’Histoire
sacrée qui, dans la formulation des Pères, va de l’ombre à l’image,
puis à la réalité. Nous avons vu que dans notre éon - le temps de l’Église
- nous nous trouvions au stade médian de la progression historique. Grâce à l’union
de Jésus, et par Lui de tous les hommes, avec le Dieu vivant, le rideau du
Temple s’est déchiré, le Ciel s’est ouvert. Mais cette ouverture
ne nous est accessible qu’à travers les signes du Salut - nous avons
besoin de médiation, nous ne voyons pas encore le Seigneur « tel qu’il
est ».
Si nous
plaçons maintenant l’un sur l’autre ces deux schémas, l’historique
et le liturgique, nous constatons que la liturgie reflète parfaitement les
circonstances historiques : elle exprime « l’entre-deux » du stade de l’image
qui est le nôtre. La théologie de la liturgie est donc, de façon particulière,
« symbolique », elle contient les symboles qui nous relient à la fois à ce qui
est présent et caché.
Nous voici finalement en position de répondre à notre
question initiale : « Maintenant que le rideau du Temple est déchiré, que le Cœur
de Dieu s’est montré à nous dans le Cœur ouvert du Crucifié,
avons-nous encore besoin d’un lieu sacré, d’un temps sacré, de
signes médiateurs ? » Oui, précisément pour que nous apprenions par « l’image
», par le signe, à voir les cieux entrouverts, et à reconnaître le mystère de
Dieu dans le Cœur ouvert du Crucifié. La liturgie chrétienne, répétons-le,
n’est plus un culte de substitution ;
elle est la venue de Celui qui vient sans cesse à notre rencontre ; elle nous donne accès à sa médiation ; par l’univers des signes, dans lequel
le Rédempteur a pris place, nous prenons part à la liturgie céleste, après les
ombres et les images, nous entrons déjà dans la « réalité ».
La liturgie accomplit le renversement de l’exitus au reditus, de
la dispersion au recueillement, de la descente de Dieu à notre ascension. Elle
est l’instrument grâce auquel le temps terrestre peut s’insérer
dans le temps du Christ - le présent de Dieu. Elle est le grand tournant dans
le processus de la Rédemption. Le berger prend la brebis perdue sur ses épaules
et la ramène à la maison (...).
2. LE SILENCE
Au Dieu
qui s’adresse à nous, nous répondons par le chant ou la prière. Mais le plus grand mystère qui dépasse toute
parole nous appelle au silence. Et le
silence, à l’évidence, appartient aussi à la liturgie. Il faut que ce silence soit plein, qu’il
ne soit pas simplement l’occasion de discours et d’action. Ce que nous attendons de la liturgie, c’est
qu’elle nous donne ce silence, substantiel, positif, où nous pouvons nous
retrouver nous-mêmes. Un silence qui n’est
pas une pause où mille pensées et désirs nous assaillent, mais un recueillement
qui nous donne la paix intérieure, qui nous laisse respirer et découvrir l’essentiel.
C’est pourquoi il est impossible de « faire » le silence, de le commander
comme on commande une action parmi d’autres. Qu’aujourd’hui l’on
soit partout à la recherche d’exercices de contemplation ou d’une
spiritualité du vide intérieur n’est pas un hasard. De toute évidence,
cette recherche traduit un besoin fondamental de l’homme qui, dans la
forme actuelle de la liturgie catholique, n’est pas satisfait.
Pour que le silence soit fertile, il ne doit pas se
contenter - comme nous venons de le dire - d’être un simple entracte dans
l’action liturgique. Il doit faire partie intégrante de la liturgie.
Comment le réaliser dans la pratique ? Le nouvel ordo a introduit deux courts
temps de silence dans la liturgie : une petite pause après le sermon, et un
moment de recueillement après la communion. La pause de silence qui suit le
sermon s’est avérée peu satisfaisante, et surtout bien artificielle
; l’assemblée ne fait au fond qu’attendre
le moment où le célébrant y mettra fin. De plus, le sermon incite plus souvent
à la réflexion, voire à la contradiction, qu’à une véritable rencontre
avec le Seigneur. En règle générale, il serait opportun que le sermon se
termine par une suggestion de prière, qui donnerait alors de la substance à
cette pause. Mais même dans ce cas, cela donnerait lieu non pas à un véritable
silence mais à une « parenthèse » liturgique. Le silence qui suit la réception
de l’Eucharistie est plus approprié, plus efficace aussi d’un point
de vue spirituel. C’est, en effet, le moment privilégié du dialogue
intérieur avec le Seigneur qui vient de se donner à nous, le moment d’une
communion intime avec Lui, qui nous fait entrer dans cette réciprocité de l’amour,
sans laquelle la réception extérieure du sacrement ne serait qu’un geste
purement rituel, et donc stérile. Malheureusement, bien souvent cet instant
précieux est perturbé par la manière dont est distribuée la communion, sans
égard et dans un incessant bruit de va-et-vient. Par rapport au reste de l’action
liturgique, la distribution de la communion dure souvent trop longtemps, si
bien que le prêtre se sent obligé de poursuivre sans délai la liturgie afin d’éviter
soit tout temps mort, soit la nervosité de certains fidèles qui, à peine après
avoir reçu l’Eucharistie, se préparent déjà à partir. Dans la mesure du
possible, ce silence de la communion devrait être mis à profit par les fidèles,
que les prêtres doivent guider dans la prière intérieure.
Il arrive aussi que le moment de l’Offertoire
se déroule en silence. Cette pratique convient, en effet, à la préparation des
dons et ne peut être que féconde, pour autant que la préparation soit conçue
non seulement comme une action extérieure, nécessaire au déroulement de la
liturgie, mais comme une démarche essentiellement intérieure. Il s’agit
de prendre conscience que nous sommes, ou devrions effectivement être
nous-mêmes, ce qui est offert et qui deviendra la matière du « sacrifice du
Verbe », en nous unissant au sacrifice que Jésus-Christ offre au Père (ce, que
nous avons évoqué dans la première partie).
Ce silence ne revient pas simplement à attendre que l’action qui
se déroule devant nous se termine, il s’agit d’un processus
intérieur qui répond à l’événement extérieur : nous nous préparons à nous
mettre en route, à nous présenter devant la Seigneur, et Le prions de nous
rendre tels que nous puissions être transformés en Lui. Le silence en commun devient alors prière en
commun, et même acte en commun. Un
chemin qui, en nous sortant de notre vie quotidienne pour nous conduire au
Seigneur, fait se rejoindre son temps et le nôtre dans une parfaite
contemporanéité. La pédagogie liturgique devrait promouvoir ce processus
intérieur afin que le silence en commun soit un véritable événement
liturgique, et donc un silence substantiel.
La liturgie propose d’autres moments de
silence. Il y a d’abord le silence qui suit la consécration, lors de l’élévation
des espèces consacrées. Il nous invite à tourner notre regard vers le Christ, à
Le regarder de l’intérieur, dans une contemplation qui est en même temps
action de grâces, adoration, prière pour notre propre transformation. Certaines
critiques, de mode aujourd’hui, voudraient nous détourner de ce silence.
L’élévation serait une erreur médiévale qui dérangerait la structure de
la prière eucharistique - l’expression d’une piété faussée et
conçue de façon trop matérielle. L’élévation ne se trouverait pas en
harmonie avec l’orientation intérieure de l’Eucharistie : à cet
instant il ne s’agit pas d’adorer le Christ mais le Père, à qui s’adresse
tout le Canon. Il n’est pas nécessaire d’éprouver ici la pertinence
de ces critiques. Nous y avons répondu pour l’essentiel dans la deuxième
partie, consacrée à l’adoration du Saint Sacrement et à la justification
intérieure des développements médiévaux qui n’ont fait que manifester ce
qui, dès les origines, était donné dans la foi de l’Église. Il est exact
que le Canon a une structure trinitaire et qu’il s’oriente dans sa
totalité « par le Christ, dans l’Esprit Saint, vers le Père ». Mais
la liturgie n’est pas systématique à ce point, et le missel réformé de
1970 nous met précisément sur les lèvres, après le moment de la Consécration,
une acclamation adressée au Seigneur : « Nous proclamons ta mort, Seigneur
Jésus, nous célébrons ta Résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire.
» Ce moment où le Seigneur descend et transforme le pain et le vin dans son
Corps et dans son Sang ne peut que bouleverser jusqu’au plus profond d’eux-mêmes
ceux qui participent à l’Eucharistie dans la foi et la prière. Et nous ne
pouvons que nous agenouiller devant cet acte, et l’adorer. La
Consécration est le moment de la grande actio
de Dieu accomplie pour nous dans ce monde. Elle emporte nos regards et nos
cœurs vers les hauteurs. En cet instant, le monde fait silence, tout se
tait. Le temps d’un battement de cœur nous sommes arrachés au flux
du temps et entrons dans l’éternel présent de Dieu.
La liturgie elle-même propose une autre invitation au
silence « substantiel », celle des prières que le prêtre doit prononcer à part
lui. Ces prières, qui font partie de l’action liturgique, et ne l’interrompent
donc nullement, sont mal comprises et le plus souvent omises, en raison de la
fonction sociologique et fonctionnelle qui conditionne notre perception de la
célébration de la liturgie. De ce point
de vue, le rôle du prêtre est réduit à celui d’un « préposé » à
la célébration liturgique, elle conçue comme une sorte de réunion. Dans cet état de fait, le prêtre se doit d’être
en constance activité pour veiller au bon déroulement de cette réunion. Mais la tâche du prêtre dans la célébration
de l’Eucharistie est bien davantage que de présider une assemblée. Certes
le prêtre est bien à la tête de l’assemblée, sur le chemin qui mène à la
rencontre du Dieu vivant, mais son centre de gravité n’est pas l’assemblée,
c’est le Seigneur, vers lequel il chemine en tant qu’homme. Les
prières silencieuses du prêtre le préparent à se pénétrer personnellement de sa
tâche et à se donner au Seigneur dans la totalité de son propre « moi ». Elles
sont en même temps une manière particulière d’aller à la rencontre du
Seigneur : chacun en soi et tous ensemble. Le nombre de ces prières
silencieuses a été fortement réduit par la réforme liturgique, mais, Dieu soit
loué, elles existent toujours et doivent continuer à exister. Il y a d’abord
une brève prière de préparation avant la proclamation de l’Évangile.
Elle devrait être prononcée par le prêtre dans le silence et le recueillement,
dans la pleine conscience de la responsabilité qui lui échoit de proclamer
dignement l’Évangile, les lèvres et le cœur purifiés. En priant
ainsi, le prêtre rendra l’assemblée consciente de la dignité et de la
grandeur de l’Évangile. En suscitant ainsi vénération et attention, il
lui permettra de reconnaître le caractère extraordinaire de l’irruption
de la Parole de Dieu au milieu de nous. Une fois encore, la nécessité d’une
formation adéquate s’impose pour que le sens de ce qui se passe dans la
liturgie soit reconnu de tous, et que l’assemblée, en cet instant, ne se
lève pas seulement physiquement, mais s’élève intérieurement et que
chacun ouvre aussi à l’Évangile l’oreille du cœur. Nous avons
déjà parlé du silence problématique qui accompagne le moment de l’Offertoire
dans la nouvelle liturgie. Nous n’y reviendrons pas. Deux prières très
belles et profondes précèdent la communion du prêtre. Elles sont aujourd’hui
laissées au choix, sans doute pour éviter un trop long silence. Peut-être
retrouvera-t-on un jour le temps de les réciter toutes deux. Puisque le prêtre
n’en prie plus qu’une seule, il devrait le faire avec d’autant
plus de ferveur, dans un silence concentré, se préparant à recevoir le Seigneur
d’une manière qui amènera chaque participant à monter en silence vers la
présence sacrée, empêchant ainsi que le chemin de la communion ne se dégrade en
une pure démarche extérieure. Une telle concentration est d’autant plus
nécessaire que, dans l’ordonnance actuelle de la Messe, l’échange
du signe de paix génère une certaine agitation parmi les fidèles, après
laquelle l’invitation à tourner notre attention vers l’Agneau de
Dieu peut apparaître parfois comme une transition un peu brutale.
Un temps
de silence à ce moment-là, où véritablement chacun contemple l’Agneau
avec les yeux du cœur, peut devenir un espace de silence béni. De même,
après la distribution de l’Eucharistie, deux prières d’action de
grâces silencieuses du prêtre sont prévues ;
elles pourraient, elles devraient être partagées par les fidèles à leur
façon. J’en profite pour mentionner qu’on trouve dans les anciens
missels un grand fonds de prières précieuses, qui, en dépit d’une
certaine sentimentalité mièvre, se sont développées à partir d’une
expérience de foi profonde, et qui pourraient à nouveau servir d’école de
prière. Ce que saint Paul nous dit dans
l’épître aux Romains « que nous ne savons pas prier comme il faut
(8.26) » vaut encore plus aujourd’hui : si souvent nous nous
trouvons muets en face de Dieu. Bien
sur, l’Esprit Saint nous apprend à prier, nous souffle les mots, comme le
dit saint Paul, mais il se sert aussi de la médiation des hommes. Les prières qui sont montées au cœur d’hommes
croyants sont le moyen par lequel l’Esprit
Saint, tout doucement, entrouvrant nos lèvres muettes, nous apprend à prier et
à rendre le silence substantiel.
En 1978, au grand ennui de plus d’un
liturgiste, j’ai déclaré qu’il n’y avait rien d’obligatoire
à ce que le Canon soit toujours récité en entier à haute voix. Après mûres
réflexions, je maintiens ce point de vue et reprends cette thèse, dans l’espoir
que, vingt ans après, elle sera peut-être mieux comprise. Entre-temps les
liturgistes allemands, dans leur préoccupation à réformer le Missel romain, ont
admis explicitement que le Canon, le point culminant de la Messe, était en
crise. La réforme liturgique a tenté dans un premier temps d’y remédier
en inventant constamment de nouvelles prières eucharistiques - avec pour seul
résultat de s’enfoncer toujours plus avant dans la banalité. La multiplication
des mots n’ajoute rien, c’est d’ailleurs devenu par trop
évident. Les liturgistes proposent maintenant toutes sortes d’interventions,
avec sans doute des éléments dignes d’être pris en considération. Mais,
pour autant que j’en puisse juger, ils sont toujours réfractaires à la
possibilité que le silence lui aussi, que précisément le silence, puisse souder
la communauté devant Dieu. Ce n’est certes pas un hasard si très tôt
déjà, à Jérusalem, certaines parties du Canon étaient priées en silence, et qu’en
Occident la récitation silencieuse du Canon, en partie couverte par le chant
méditatif, est devenue la norme. C’est se rendre la tâche par trop facile
que de balayer tout cela comme le résultat de malentendus. Il n’est pas
vrai qu’il faille réciter à haute voix l’intégralité de la prière
eucharistique pour obtenir la participation de tous à cet acte central de ta
Messe.
Voilà ce que je proposais à l’époque : d’abord,
une formation liturgique appropriée doit permettre aux fidèles de comprendre à
la fois la signification essentielle et l’orientation fondamentale du
Canon de la messe. Ensuite, les premiers mots des diverses prières devraient
être prononcés à haute voix, comme point de repère pour l’assemblée, de
sorte que chacun puisse s’unir à la récitation silencieuse de la prière
eucharistique et qu’ainsi la prière liturgique nourrisse la prière
personnelle et qu’à son tour la prière personnelle se fonde dans la
Prière de l’Église. Quiconque a fait l’expérience d’une
communauté unie dans la prière silencieuse du Canon sait ce qu’est un
véritable silence. Là, le silence est à la fois un cri puissant, pénétrant,
lancé vers Dieu, une communion de prière remplie de l’Esprit. Prier ainsi
le Canon est un acte commun des fidèles et du prêtre, mais qui reste étroitement
dépendant du ministère du prêtre à l’autel. Saisis par le Christ, guidés
par l’Esprit Saint, dans cette prière commune devant le Père, tous sont
unis dans le véritable sacrifice - l’amour qui réconcilie et unit Dieu et
le monde.
Joseph cardinal Ratzinger
© Ad Solem tous droits réservés.
P.-S. : Nous remercions les Éditions Ad Solem (CP 479, CH-1211 Genève 12, Suisse) de nous avoir
autorisés à reproduire ces extraits de L’Esprit de la liturgie du
cardinal Ratzinger, qui paraîtra courant octobre.
l’Homme Nouveau - 16 septembre 2001