Rosaire
et mission
Réflexion sur la Lettre apostolique « Rosarium
Virginis Mariae »
Fernando GALBIATI
Secrétaire
général de l'Union pontificale missionnaire
La méditation de la Lettre
apostolique Rosarium Virginis Mariae (RVM) offre plusieurs éléments de
réflexion missionnaire. En effet, elle ouvre l'esprit à la dimension
universelle que les mystères de la vie du Christ révèlent au monde et font
rayonner sur le peuple chrétien, introduit «dans la contemplation de la beauté
du visage du Christ et dans l'expérience de la profondeur de son amour.» (RVM,
n. 1). En effet, «s'il est redécouvert dans sa pleine signification, le Rosaire
conduit au cœur même de la vie chrétienne, et offre une occasion spirituelle et
pédagogique ordinaire particulièrement féconde pour la contemplation
personnelle, la formation du Peuple de Dieu et la nouvelle évangélisation»
(RVM, n. 3). Cette dimension d'une nouvelle vie spirituelle dans le Christ et
d'un engagement missionnaire renouvelé rappelle le mot d'ordre de la Lettre apostolique
Novo millennio ineunte: «Repartir du Christ» (NMI, n. 29), ce qui est
presque l'écho à notre époque du commandement de Jésus aux Apôtres: «Allez...
et proclamez l’Évangile .... (Mc 16, 15).
Pour «repartir du Christ», le Pape
fait remarquer qu'il est nécessaire «d'apprendre le Christ à l'école de
Marie», parce que «parmi les êtres humains, personne mieux qu'elle ne connaît
le Christ» (RVM, n. 14). Marie, par son «Fiat», en se reconnaissant «la
servante du Seigneur» (Lc 1, 38), fut la première des fidèles rachetés par son
Fils et la première à apporter son secours face aux nécessités matérielles et
sociales de ses frères lors des Noces de Cana, où «le premier des
"signes" accomplis par Jésus... nous montre justement Marie en sa
qualité de maître, alors qu'elle invite les serviteurs à suivre les instructions
du Christ (cf. Jn 2, 5). Et nous pouvons penser qu'elle a rempli cette fonction
auprès des disciples après l'Ascension de Jésus, quand elle demeura avec eux
dans l'attente de l'Esprit Saint et qu'elle leur apporta le réconfort dans leur
première mission» (RVM, n. 14). Dès lors débuta la mission de l’Église et
commença la rédemption universelle du genre humain à travers la vie, l'exemple,
la prédication, la mort et la résurrection de Jésus, l'unique Sauveur de tous
les hommes.
De tout cela, Marie fut actrice et
témoin. C'est pourquoi, dans son discours du 29 octobre 1978, le nouveau Pape,
à peine élu, Jean-Paul II, pouvait avec raison affirmer: «On peut dire que le
Rosaire est, d'une certaine manière, une prière-commentaire du dernier chapitre
de la Constitution Lumen gentium du Concile Vatican II, chapitre qui
traite de l'admirable présence de la Mère de Dieu dans le mystère du Christ et
de l’Église. En effet, sur l'arrière-fond des Ave Maria défilent les
principaux épisodes de la vie de Jésus-Christ... En même temps, nous pouvons
rassembler dans ces dizaines du Rosaire tous les événements de notre vie
individuelle ou familiale, de la vie de notre pays, de l’Église, de l'humanité,
c'est-à-dire nos événements personnels ou ceux de notre prochain, et en
particulier de ceux qui nous sont les plus proches, qui nous tiennent le plus à
cœur. C'est ainsi que la simple prière du Rosaire s'écoule au rythme de la vie
humaine» (RVM, n. 2). Cette expression incisive du Saint-Père révèle et
souligne l'universalité et la profondeur de la prière du Rosaire. En effet,
celle-ci traduit en prière contemplative la doctrine conciliaire de l’Église
et relative à l’Église elle-même, l'histoire du salut de la communauté des
fidèles rachetés dans le Christ et la vie mystérieuse et cosmique de son Corps
mystique.
En revenant sur ce même concept
qu'il avait énoncé vingt-cinq ans plus tôt, le Pape affirme dans sa Lettre
apostolique que «à la lumière des réflexions... sur les mystères du Christ, il
n'est pas difficile d'approfondir l'implication anthropologique du
Rosaire, une implication plus radicale qu'il n'y paraît à première vue. Celui
qui se met à contempler le Christ en faisant mémoire des étapes de sa vie ne
peut pas ne pas découvrir aussi en Lui la vérité sur l'homme» (RVM, n.
25). En se référant à la Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de
ce temps Gaudium et spes, qui affirme: «en réalité, le mystère de
l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné» (GS, n.
22), Jean-Paul II note: «Le Rosaire aide à s'ouvrir à cette lumière. En
suivant le chemin du Christ, en qui le chemin de l'homme est
"récapitulé", dévoilé et racheté, le croyant se place face à l'image
de l'homme véritable» (RVM, n. 25). Le Pape offre ensuite une démonstration
magistrale de l'importance des petits événements de la vie du Christ aux côtés
de Marie qui sont rappelés dans les mystères du Rosaire. Ce qui pourrait
n'apparaître que comme des événements simples de toute vie humaine, plongés
dans le réalisme de la vie quotidienne, déborde de sagesse chrétienne pour
devenir un signe et un devoir pour tout homme et en particulier pour tous les
fils de Dieu: «Le caractère sacré de la vie ... la vérité fondatrice de la
famille ... la lumière qui permet d'entrer dans le Royaume de Dieu ... le sens
de la souffrance salvifique ... le but auquel chacun de nous est appelé... On
peut dire ainsi que chaque mystère du Rosaire, bien médité, éclaire le mystère
de l'homme» (RVM, n. 25). Il s'agit d'une véritable anthropologie chrétienne
qui devient une évangélisation dans tous les domaines pour un monde
sécularisé et pour des cultures et des religions qui ne sont pas encore
chrétiennes.
Dans la contemplation des scènes de
vie et d'histoire sacrée que représentent les mystères, se dessine l'unité entre
la foi et la vie, la prière et l'action, la grâce et la nature. Le Pape indique
cette relation en contemplant le fruit que les Mystères du Rosaire priés et
vécus offrent à tout homme. «Le Rosaire est une prière orientée par nature
vers la paix, du fait même qu'elle est contemplation du Christ, Prince de
la paix et "notre paix" (Ep 2, 14). Celui qui assimile le mystère du
Christ -- et le Rosaire vise précisément à cela -- apprend le secret de la paix
et en fait un projet de vie» (RVM, n. 40).
Le Pape indique le Rosaire comme une
«prière de paix en raison des fruits de charité qu'il produit» (RVM, n. 40).
Dans les différents mystères joyeux, lumineux, douloureux et glorieux du Christ
avec Marie, le Rosaire nous rappelle ceux qui sont les signes du Royaume
désormais présent sur la terre et nous impose un style de vie chrétien
responsable. Le Pape ouvre sa réflexion par la joie du «mystère de l'Enfant né
à Bethléem», qui suscite le «désir d'accueillir, de défendre et de promouvoir
la vie, en se chargeant de la souffrance des enfants de toutes les parties du
monde» (RVM, n. 40). Il poursuit avec les «mystères lumineux» qui s'ouvrent
sur le chemin d'évangélisation du «Christ révélateur», et nous impose le devoir
de «témoigner de ses "béatitudes" dans la vie de chaque jour» (Ibid.).
La contemplation de la douleur du Christ «chargé de la Croix et crucifié»
doit nous amener à «ressentir le besoin de se faire le "Cyrénéen" de
tout frère brisé par la souffrance ou écrasé par le désespoir» (Ibid.). Le
Saint-Père conclut: «Enfin, comment pourrait-on fixer les yeux sur la gloire du
Christ ressuscité et sur Marie couronnée Reine sans éprouver le désir de rendre
ce monde plus beau, plus juste et plus proche du dessein de Dieu?» (RVM, n.
40).
Il s'agit d'une réponse exhaustive
et convaincante pour celui qui jugerait la vie spirituelle illusoire et
éloignée des problèmes de la vie et des souffrances du monde; c'est aussi une
leçon d'histoire humaine et sainte, pour ceux qui jugent que l'évangélisation
n'est pas nécessaire au salut du monde non chrétien; et c'est également un
puissant démenti pour ceux qui ont rêvé des systèmes philosophiques et sociaux,
ou déliré sur des projets idéologiques et culturels de sociétés parfaites, en
dehors de la doctrine ou contre le salut donné par Yahvé et par son Messie, le
Christ Seigneur. Le Pape souligne la valeur sociale du Rosaire et de la
doctrine proposée et contemplée dans ses Mystères. Le Rosaire est salut,
libération, charité, en un mot: il est rédemption; la «Bonne Nouvelle» annoncée
dans le monde à travers la Mission de l’Église qui «de sa nature, (...) durant
son pèlerinage sur terre, est missionnaire» (AG, n. 2). «En réalité, tandis
qu'il nous conduit à fixer les yeux sur le Christ, le Rosaire nous rend aussi
bâtisseurs de la paix dans le monde... Loin d'être une fuite des problèmes du
monde, le Rosaire nous pousse à les regarder avec un œil responsable et
généreux, et il nous obtient la force de les affronter avec la certitude de
l'aide de Dieu et avec la ferme intention de témoigner en toutes circonstances
de "l'amour, lui qui fait l'unité dans la perfection" (Col 3, 14)»
(RVM, n. 40).
Une preuve historique convaincante
de la relation qu'entretient le Rosaire avec la vie de tous les jours et avec
la part sociale, politique et économique de l'humanité, nous est offerte par la
constitution à Lyon, en France, de l’œuvre pontificale de la Propagation de la
Foi le 3 mai 1822. Elle naquit sous le statut d'une «Association» en 1819 et
devint ensuite «œuvre pontificale» en récompense de l'assistance très efficace
apportée au travail d'évangélisation de l’Église à travers le monde. Sa
fondatrice, Pauline Jaricot, une jeune fille de vingt ans, s'était déjà
auparavant intéressée à la vie de privations et aux besoins spirituels des
jeunes travailleuses de sa ville. inspirée par l'Esprit de Dieu, elle abandonna
une vie facile de luxe et de frivolités et commença à faire des visites aux
pauvres, en s'habillant comme eux et cherchant de nouveaux moyens pour leur
offrir l'aumône sans qu'ils se sentent humiliés, parce que, disait-elle, «ce
sont eux qui nous font l'honneur d'accepter notre argent».
Pauline vécut et œuvra à une époque
triste pour la France, qui était à peine sortie de la Révolution jacobine et où
les idées et les mouvements anti-catholiques étaient nombreux. Pour faire face
à ce désastre spirituel et rendre honneur à Dieu contre les blasphèmes
continuels et les insultes méprisantes lancés contre Lui et contre l’Église,
elle lança un mouvement de jeunes ouvrières qui devaient «réparer les insultes
faites au Sacré-Cœur de Jésus oublié et méprisé». Ces jeunes femmes appelées Réparatrices,
priaient le Sacré-Cœur de Jésus et passaient des heures en adoration
devant le Très Saint Sacrement en expiation des péchés de leurs concitoyens.
La dévotion mariale du Saint
Rosaire, renforcée par les apparitions de la Vierge à Lourdes (11 février
1858), qui a recommandé à Bernadette Soubirous la récitation du chapelet, a
entraîné l’Église, lors des deux derniers siècles, à s'engager davantage encore
au service de la Mission. La récitation du Saint Rosaire et les offrandes de
nombreux fidèles à l’œuvre de la Propagation de la Foi étaient la contribution
de personnes pauvres et modestes qui ont constitué la plus grande force de
prière et d'annonce pour la mission sur tous les continents. La vaste
expansion, providentielle, de l’Église parmi les peuples non chrétiens au
cours des deux derniers siècles tient du miracle, preuve évidente de la force
de la prière et de l'aumône pour l'élévation et le salut des peuples. En
effet, l’Église, qui doit obéir encore aujourd'hui au mandat missionnaire du
Christ, n'a qu'un seul moyen à sa disposition pour apporter à tous la «Bonne
Nouvelle»: la prière à Dieu notre Père et la charité pleine d'amour envers nos
frères, à l'invitation et à l'exemple de notre Mère commune. Jean-Paul II, dans
sa Lettre apostolique, le définit également comme un «processus de
configuration au Christ, par le Rosaire, nous nous confions tout particulièrement
à l'action maternelle de la Vierge Sainte. Tout en faisant partie de l’Église
comme membre qui "tient la place la plus élevée et en même temps la plus
proche de nous" (LG, n. 53) elle, qui est la mère du Christ, est en même
temps la "Mère de l’Église". Et comme telle, elle
"engendre" continuellement des fils pour le Corps mystique de son
Fils. Elle le fait par son intercession, en implorant pour eux l'effusion
inépuisable de l'Esprit. Elle est l'icône parfaite de la maternité de
l’Église» (RVM, n. 15). Le Pape, dans le sous-titre du Chapitre I,
«Annoncer le Christ avec Marie», affirme que «le Rosaire est aussi un
parcours d'annonce et d'approfondissement, au long duquel le mystère du
Christ est constamment représenté aux divers niveaux de l'expérience
chrétienne... La Vierge du Rosaire continue son œuvre d'annonce du Christ»
(RVM, n. 17).
Jean-Paul Il, au début comme en conclusion
de sa Lettre apostolique, souligne la nécessité de la prière du Rosaire dans
les temps difficiles «comme un instrument spirituel efficace face aux maux de
la société» (RVM, n. 2). Malheureusement, chacun constate et se plaint que
nous connaissions à notre époque des temps difficiles, comme le Pape le
souligne bien: «L’Église a toujours reconnu à cette prière une efficacité
particulière, lui confiant les causes les plus difficiles dans sa récitation
communautaire et dans sa pratique constante... Aujourd'hui... je recommande
volontiers à l'efficacité de cette prière la cause de la paix dans le monde et
celle de la famille» (RVM, n. 39).
En conclusion, nous constatons avec
le Saint-Père que le Rosaire et la Mission ont progressé d'un même pas dans
l'histoire séculaire de l’Église et que le mouvement laïc d'aide à la Mission a
trouvé dans le Rosaire son inspiration et sa force. En proposant dans sa Lettre
pastorale de réciter le Saint Rosaire, le Saint-Père ne fait qu'indiquer une
nouvelle fois, en ces temps difficiles, les moyens et les instruments
au service de la Mission de l’Église: «L'histoire du Rosaire montre comment
cette prière a été utilisée, spécialement par les Dominicains, dans un moment
difficile pour l’Église à cause de la diffusion de l’hérésie. Aujourd'hui, nous
nous trouvons face à de nouveaux défis. Pourquoi ne pas reprendre en main le
chapelet avec la même foi que nos prédécesseurs? Le Rosaire conserve toute sa
force et reste un moyen indispensable dans le bagage pastoral de tout bon
évangélisateur.» (RVM, n. 17).
l’Osservatore
Romano, N. 22 – 3 juin 2003