Robert
Schuman, une âme pour l’Europe
Conférence du Carême 2003 donnée à Notre-Dame de
Paris par le Cardinal Poupard
Robert Schuman: donner une âme à l'Europe (1)
Dans cette
galerie de six témoins pour le troisième millénaire, c'est un politique, le père
de l'Europe, qui ouvre la voie.
Nous discutons,
en effet de l'Europe, Nous soupesons les avantages supposés, les espoirs
incertains, les changements dérangeants. Un homme, un chrétien, un lorrain,
élu député de la Moselle redevenue française en 1919, premier parlementaire
français jeté en prison par la Gestapo nazie en septembre 1940, assigné à
résidence dans le Palatinat, d'où il s'évade courageusement, dans la
clandestinité jusqu'à la Libération, Ministre des Finances, Président du
Conseil des Ministres, et sans désemparer, Ministre des Affaires étrangères
dans les gouvernements qui se succèdent à un rythme effréné sous la IVe République,
de 1948 à 1953, il a l'audace d'ouvrir à l'Europe un avenir de paix, au
lendemain d'une guerre meurtrière. C'était le 9 mai 1950. Dans une déclaration
historique inspirée par Jean Monnet et concordée aussitôt avec ses pairs Konrad
Adenauer et Alcide de Caspéri, le ministre lance le plan Schuman de mise en
commun du charbon et de l'acier, matrice de la Communauté européenne, pour
réunir les frères ennemis qui se sont séculairement déchirés par la guerre,
dans la construction d'une Europe unie dans la paix, la liberté et la
prospérité.
Ce Lorrain était
né à Luxembourg, je me souviens de ma visite naguère à sa paisible maison
natale d'une petite ville alors provinciale au carrefour de l'Europe. Son père
avait émigré après la guerre de 1870 au pays de son épouse luxembourgeoise, où
l'école bilingue l'initie et le forme à l'incomparable richesse d'une double
culture, française et allemande. D'une guerre à l'autre, il mesure la folie des
affrontements meurtriers, la spirale sans fin de la violence aveugle et de la
vengeance. En ce moment tragique où l'Europe est devenue un triste champ de
ruines couvert de morts, devenu Premier ministre, il signe le plan Marshall en
1948, et en sa qualité de Ministre des Affaires étrangères, avec audace,
transforme en pacifique instrument de réconciliation le charbon et l'acier
mortifères des contestations franco-allemandes séculaires. C'est la fameuse
déclaration du Quai d’Orsay: «La paix mondiale ne saurait être sauvegardée,
sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent .... le
rassemblement des nations européennes exige que l'opposition séculaire de la France et de l’Allemagne
soit éliminée». Utopie insensée pour les uns, rêve fou pour les autres.
c'est aujourd’hui un fait accompli, d'un bénéfice incomparable pour les
générations futures. Nous le devons à cet homme politique exceptionnel, grand
homme d’État et grand chrétien.
Le témoignage d'André Philip
Écoutons ce
témoignage d'André Philip, protestant, député socialiste et Ministre des
Finances et de l’Économie:
«J'ai connu Robert Schuman pendant une quinzaine
d'années au Parlement, au gouvernement, puis au Mouvement européen. Ce qui m 'a
d'abord frappé en lui, c'était le rayonnement de sa vie intérieure. On était devant un homme consacré, sans
désirs personnels, sans ambition, d'une totale sincérité et humilité
intellectuelle, qui ne cherchait qu'à servir, là et au moment où il se sentait
appelé... Dans l'atmosphère enfiévrée des débats parlementaires, il était
rafraîchissant de rencontrer un homme toujours prêt à engager le dialogue,
cherchant à persuader, tenant compte des objections, toujours avec le même
calme et une entière courtoisie. Pour atteindre son but, même le plus important,
il n'a jamais employé un moyen vulgaire, exagéré le poids d'un argument, ni
élevé la voix... Mais, par-dessus tout, il restera dans la mémoire de ceux qui
l'ont connu comme le type du vrai démocrate, imaginatif et créateur, combatif
dans sa douceur, toujours respectueux de l'homme, fidèle à une vocation intime
qui donnait le sens à la vie».
En publiant ce
témoignage, son proche collaborateur, René Lejeune, l'accompagne de ce
commentaire: «Le témoignage d'André Philip est crédible. Le regard qu'il
porte sur lui va au-delà des apparences, il saisit l'essentiel. Il découvre un
‘homme consacré’, guidé par une ‘voix intérieure’. Et qui ne cherche qu'à
‘servir’. Trois mots clés de la vie et de l'action de ce modèle du politique.
En effet, sur les pas de Robert Schuman, la sainteté de la politique se
manifeste, non pas seulement par l'habileté et le savoir-faire, mais aussi
dans la consécration d'un être tout abandonné à Dieu, dont il se sait
l'instrument» (2).
La politique, chemin de sainteté
Que de chemin
parcouru depuis cette initiative historique, en ce demi-siècle qui pour la
première fois, sous l'impulsion décisive de Robert Schuman, voit les frères
ennemis réconciliés, France et Allemagne, devenir le noyau d'un ensemble
pacifique de peuples décidés à construire ensemble leur avenir commun. Robert
Schuman, en pleine instabilité politique, réussit ce tour de force de prendre
une décision historique qui change durablement, irrésistiblement, le cours de
l'histoire en surmontant les antagonismes séculaires. Ce chrétien a suivi le
chemin de l'engagement politique qui est, pour les disciples du Christ, un
champ privilégié pour l'exercice exigeant et passionnant de la charité au
service du bien commun. Ce chemin fut pour Robert Schuman le chemin de la
sainteté.
Au temps de
Robert Schuman, le Pape Pie XI ne craignait pas de l'affirmer, à l'heure
tragique de la montée de la peste rouge et de la peste noire en Europe: « Le
domaine de la politique, qui regarde les intérêts de la société tout entière,
est le champ le plus vaste de la charité, de la charité politique, dont on peut
dire qu'aucun autre ne lui est supérieur, sauf celui de la religion. » (3).
Situé à l'articulation du présent et du possible, en ce point de passage
difficile où le projet pour demain peut devenir réalisable, c'est le propre
et la grandeur de l'action politique de rendre aujourd’hui possible le
nécessaire pour l'avenir pacifique des peuples au sein de la grande communauté
des hommes. Inspiré par sa foi chrétienne, Robert Schuman sut incarner au cœur
des contingences politiques son idéal évangélique au service des hommes. Il
s'en est exprimé dans une remarquable prise de position que j'ai eu à cœur de
rappeler lorsque le prix Robert Schuman pour l'Europe m'a été remis à
Strasbourg: « Je parle, disait le Président Schuman à la Semaine des Intellectuels
catholiques à Paris, je parle en croyant à des croyants... Nos démocraties
contemporaines développent en nous le sens de la responsabilité personnelle.
C'est la conséquence heureuse et la contrepartie de tout régime basé sur la
liberté. Mais le courage civique, individuel ou collectif au sein d'une
Assemblée, n'est pas toujours à la mesure de cette responsabilité... Il importe
de nous rendre compte que l'Europe ne saurait se limiter à la longue à une
structure purement économique. Il faut qu'elle devienne aussi une sauvegarde
pour tout ce qui fait la grandeur de notre civilisation chrétienne: dignité de
la personne humaine, liberté et responsabilité de l'initiative individuelle et
collective, épanouissement de toutes les énergies morales de nos peuples. Une
telle mission culturelle sera le complément indispensable et l'achèvement
d'une Europe qui, jusqu'ici, a été basée sur la coopération économique. Elle
lui conférera une âme. Il ne faut pas que nous ayons de la future Europe une
conception étriquée, se confinant dans des préoccupations matérielles, si nous
voulons qu'elle résiste à l'assaut des coalitions racistes et aux fanatismes de
tous genres. L'Europe, après le discrédit qu'on a déversé sur elle dans de
grandes parties du monde, devra être à même de reprendre à nouveau son rôle
d'éducatrice désintéressée, notamment des peuples qui viennent de naître à la
liberté. L'aide aux pays sous-développés sera ainsi la grande tâche à laquelle
devront s'associer tous ceux qui ont le privilège d'être en avance sur
d'autres... A leur égard, nous avons une véritable charge d'âme... Et c'est encore
une tâche spécifiquement européenne .... (4).
Tel est le
message que nous laisse le chrétien Robert Schuman: il nous faut construire
l'Europe, non comme un flot de prospérité égoïste refermé sur lui-même au
milieu d'un océan de misère, mais comme une communauté généreuse d'hommes et
de femmes libres, fraternels et responsables aussi des autres peuples moins
pourvus. Il faut lui donner une âme. «Cet ensemble, affirmait-il, ne
pourra et ne devra pas rester une entreprise économique et technique. Il lui
faut une âme, l'Europe ne vivra et ne se sauvera que dans la mesure où elle
aura conscience d’elle-même et de ses responsabilités, où elle fera retour aux
principes chrétiens de solidarité et de fraternité».
Un chrétien engagé en politique
L'homme qui parle
est un politique chevronné qui puise dans son éducation chrétienne un grand
idéal de service, nourri de convictions profondes, baigné dans la prière et
l'adoration eucharistique. Décisives ont été ses jeunes années, marquées par
un père sévère, homme juste et droit au sens biblique du terme, et surtout une
mère incomparable qui vit sa foi chrétienne comme on respire, et la transmet
comme par osmose à son fils. Jusqu'à la mort tragique d’Eugènie Schuman à 47
ans dans un dramatique accident de la route où elle se brise la colonne
vertébrale, l'enfant, l'adolescent, le jeune homme se forme à son exemple
dans une intimité paisible, animée par une foi profonde. Avec sa mère, il se
rend le matin à la messe quotidienne puiser lumière et force en recevant le
Christ eucharistique. Avec elle, il célèbre le mois de Marie, dans la douceur
printanière de mai au Luxembourg. Il l'accompagne en pèlerinage à Lourdes dans
la cité mariale, à Rome dans la ville à jamais marquée par le martyre des
saints Apôtres Pierre et Paul, siège du ministère du Pape, – c'était alors Pie
XI – qu'il entend avec émotion et gratitude béatifier Jeanne d'Arc, symbole de
la patrie perdue en mal d'être retrouvée.
Jeune étudiant,
l'histoire est sa discipline favorite, qui lui donne de démêler
l'enchevêtrement ruineux des invasions, des démembrements et des annexions
entre pays voisins et ennemis, d'en mesurer les conséquences tragiques, et
d'en souhaiter ardemment la fin. Cet étudiant hors pair ne cessera d'étudier
toute sa vie la Somme de saint Thomas d'Aquin, et d'y puiser la
profondeur de la pensée et la clarté de l'expression. A la fréquentation des
classiques français s'ajoutera bientôt la maîtrise du droit allemand assimilé
aux universités de Bonn, Munich, Berlin et Strasbourg, et la découverte du
romantisme de la nation de Goethe et de Schiller, avec le goût de la lecture
et de la musique, hérité de sa mère.
Celle-ci lui
transmet en même temps, avec une foi solide et limpide, une inaltérable
conscience morale que les exigences de la politique, à travers les méandres
tortueux des voies politiciennes, ne pourront jamais entamer. Comme sa
contemporaine, la petite normande Thérèse de Lisieux qui détestait , « la
feintise », Robert Schuman a le mensonge en horreur, et son chemin. dès son
plus jeune âge, est celui de la droiture. A un camarade qui copie lors d'un examen,
il ne craint pas de dire: « Je ne peux pas t'en empêcher, mais sache que c'est
un péché. » Devenu parlementaire et ministre, les machinations
ténébreuses comme les combinaisons intéressées lui demeurent totalement
étrangères. A un jeune collaborateur qui s'en étonne candidement, il répond
fermement: « Être droit est la meilleure manière d'être adroit. » Et
Dieu sait si Robert Schuman n'a cessé d'être adroit. Nous pourrions même lui
appliquer le beau proverbe portugais selon lequel: « Dieu écrit droit avec des
lignes courbes. » Comme le note son biographe, pour faire aboutir son projet
capital dans un contexte politique incapable de l'assumer, il a été contraint
de ruser et de déployer une stratégie faite de méandres et de détours, mais
sans jamais utiliser le mensonge. « On ne doit jamais mentir, même pas en
politique », disait-il volontiers.
Être
droit, toute sa vie d’avocat et de parlementaire, de ministre et de chef
de gouvernement, Robert Schuman sera fidèle
à cet idéal d'homme et de chrétien. Au terme du second conflit mondial qui ne
l'a pas épargné, alors qu'il approche de la soixantaine, Robert Schuman
pourrait légitimement prendre une retraite bien méritée, en s'adonnant à ses
passe-temps favoris: l'étude, la lecture, la méditation. Mais son sens élevé du
devoir écarte cette tentation de repli égoïste dans la facilité: « La vie
sans responsabilités politiques est certes plus facile, surtout dans le
désarroi actuel. Mais nul n 'a le droit de se dérober, moins que jamais. Je
m'en remets pour cela à la Providence. » Et c'est la Providence qui va le
conduire, à travers les imprévisibles aléas de la vie politique. à assumer des
responsabilités de plus en plus lourdes, sans jamais se départir de son sens
aigu du devoir assumé en chrétien.
Cet étonnant
Ministre des Finances quittait placidement le Palais du Louvre au petit matin,
son paroissien sous le bras, pour assister en bon chrétien à la messe
quotidienne en l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, et s'abîmer dans la
prière en la chapelle de la Vierge: «Salut, ô sainte Mère, dans
l’enfantement vous avez donné le jour au Roi qui gouverne le ciel et la terre,
dans les siècles des siècles». A vrai dire, le moine-ministre, comme on le
brocardait volontiers, y puisait à la fois le détachement des intrigues
politiciennes et la paisible sérénité d'accomplir son austère devoir de gérer
en bon père de famille les finances de la nation, sans jamais se préoccuper
d'une popularité que ne mesuraient pas encore nos obsédants sondages multipliés
à l'excès.
Robert Schuman,
ou la discrétion au pouvoir, titrait un quotidien parisien! «De nos cinq
républiques, aucun ministre n'a moins flatté ses électeurs, ni moins suivi les
conformismes. Aucun n'a davantage méprisé la démagogie, ni bravé
l'impopularité. Il sut même "se tenir ferme entre deux folies: l'une de
croire qu'il peut tout, l'autre de croire qu'il ne peut rien", (...).
Militant de foi chrétienne, il assortit les qualités les plus rares de
discrétion, d'autorité, de pudeur. C'est au service de l’État qu'il vouait son
existence, et non au service d'une doctrine ou d'un parti. En bref, le
contraire d'un démagogue. Et ce n'est point pour la France, pour la France
seule, que Schuman voulut construire l'Europe. C'est pour l'Europe, et pour le
monde .... (5)
Paradoxe tout
évangélique. C'est à un moine-évêque, l'ancien Abbé de Maria-Laach devenu
Évêque de Metz que le jeune avocat lorrain doit de devenir ce moine-ministre
évoqué à l'instant. Le moine-évêque oriente le jeune avocat dont il découvre
l'âme d'apôtre vers l'apostolat qui répond admirablement à son désir de remplir
le programme sans cesse répété par sa sainte mère: « Il faut passer sa
vie à faire du bien aux autres. » Monseigneur Willibrod Beuzler lui confie
la présidence de la Fédération diocésaine des Groupements de Jeunesse, chargée
de «répandre parmi les jeunes un véritable esprit chrétien». Devenu
député et ministre, il demeure fidèle à la Lorraine. Et pas plus que la patrie
n'est la négation de la province natale, «l'Europe n'est pas la négation de
la patrie», dira le père de l'Europe. Élu à l'unanimité et par acclamation
Président du premier Parlement européen, il ne cesse de partager sa conviction
profonde: « Il ne s 'agit pas de fusionner les États associés, de créer
un super-État. Nos États européens sont une réalité historique... Leur
diversité est... très heureuse, et nous ne voulons ni les niveler, ni les
égaliser. La politique européenne, dans notre esprit, n 'est absolument pas
contradictoire avec l'idéal patriotique de chacun de nous. Tous les pays
européens ont été pétris par la civilisation chrétienne. C'est cela l'âme de
l’Europe qu'il faut faire revivre. Que cette idée d’une Europe réconciliée,
unie et forte, soit... le mot d'ordre pour les jeunes générations désireuses de
servir une humanité enfin affranchie de la haine et de la peur, et qui
réapprend, après de trop longs déchirements, la fraternité chrétienne ....
C'est
à l'Europe qu'il appartient de montrer une route nouvelle, par l'acceptation
d'une pluralité de civilisations dont chacune pratiquera un même respect
envers les autres. Nous ne sommes, nous ne serons jamais des négateurs de la
patrie, oublieux des devoirs que nous avons envers elle. Mais au-dessus de
chaque patrie, nous reconnaissons de plus en plus distinctement l'existence
d'un bien commun, supérieur à l'intérêt national, ce bien commun dans lequel
se fondent et se confondent les intérêts individuels de nos pays. A une époque
où tout est en fermentation, il faut savoir oser. Entreprendre vaut mieux que
se résigner, et l'attente de la perfection est une piètre excuse pour
l'inaction».
Ce chrétien
engagé en politique que fut Robert Schuman, lorrain, français, européen,
réalise pleinement avant la lettre le programme que le Pape Jean-Paul II nous
trace dans son Exhortation apostolique Christifideles laici sur la vocation
et la mission des laïcs dans l’Église et dans le monde: «Les fidèles laïcs
ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la politique, à savoir
l'action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle,
qui a pour but de promouvoir organiquement et par les institutions, le bien
commun». (6) Car si tout est politique, la politique n'est pas le tout de
l'homme, et le chrétien engagé en politique a vocation de lui donner une âme.
Dans le combat
politique où les coups, même les plus bas, ne l'ont pas épargné, Robert Schuman
est demeuré fidèle à sa foi chrétienne. Jeune avocat, il s'était consacré à
l'enfance abandonnée et aux jeunes délinquants, apportant son concours
bénévole au Bureau de Bienfaisance Messine et exerçant son apostolat auprès des
étudiants. Élu député, il travaille d'arrache-pied à réintégrer sa petite
patrie lorraine, sans perdre son âme, dans la grande patrie française. Devenu
ministre, il ouvre la France à l'Europe pour l'unir à l’Allemagne dans une
construction pacifique. «C'est à vous, lui écrira le Chancelier Konrad
Adenauer, qu'on doit l'amitié qui unit nos deux pays».
A un demi-siècle
de distance, cet héritage fondateur nous ouvre un avenir créateur. Il faut se
connaître, se respecter et s'aimer pour entreprendre une œuvre commune, bâtir
ensemble de l'économique et du politique, du social et du culturel. Un corps
agrandi appelle une âme grande. Cette âme de l'Europe, c'est cette conviction
héritée de Périclès que la source de la liberté, c'est le courage. C'est aussi
l'esprit des béatitudes de l’Évangile, incarné par saint Benoît de Subiaco, et
les frères slaves Cyrille et Méthode, Brigitte de Suède, Catherine de Sienne et
Édith Stein, que Jean-Paul II nous a donnés comme patrons de l'Europe. Les uns
et les autres furent européens, bien plus, universels, parce que, comme Robert
Schuman, leur foi catholique était source d'une culture inspirée de l’Évangile
et enracinée dans le terroir. Au génie d'entreprendre, se joint la patience de
persévérer, et à l'éclat du créateur, la ténacité du laboureur, tant il est
vrai que le rayonnement spirituel va de pair avec l'enracinement charnel. L'âme
de l'Europe ne réunit pas des partis. Elle rassemble des esprits, elle réunit
des hommes dans une culture marquée par le respect de l'homme, tout l'homme et
tout homme, mon prochain, mon frère dont le visage, cette fenêtre de l'âme
ouverte sur l'infini, atteste une présence et témoigne d'une transcendance où
le chrétien décèle l'image et la ressemblance de Dieu. « L 'homme
passe infiniment l'homme Respectez l'homme. » Respectez l’homme, nous répète Jean-Paul II, le cracovien
devenu romain, respectez l’homme, il est l’image et la ressemblance de
Dieu. »
Je le disais dans
mon intervention au Synode des évêques pour l'Europe, où je présentais les
travaux du Symposium sur la culture qui l'avait préparé à la demande du
Saint-Père (7): «Le christianisme a modelé l'Europe, et l’Évangile scellé
l'identité de l'homme européen d'une marque indélébile». Les Européens
constituent une communauté enracinée dans une tradition propre dans laquelle
l’Évangile a une part déterminante. Leur identité culturelle y trouve son
fondement et sa cohésion. L'empreinte du christianisme est telle que même les
ruptures intervenues au cours des siècles, parfois en réaction violente contre
cette tradition, se définissent en définitive par rapport au christianisme.
L'exemple de Robert Schuman le montre: une politique d'inspiration chrétienne
peut susciter l’adhésion de tous les hommes de bonne volonté, lorsqu'elle est
conduite dans le plus grand respect des diverses familles spirituelles. Pour
le chrétien Robert Schuman, le christianisme a profondément marqué la culture
de l'Europe et commande sa vision spécifique de l'homme et de l'histoire, en
leur ouvrant des perspectives d'éternité. L'Européen le sait, même
confusément, il porte en lui une étincelle divine. Le message du Christ lui
révèle que Dieu est Amour, et qu'il est lui-même créé à son image. Le
patrimoine culturel européen se caractérise par le concept de «personne»: l'homme
se comprend, non comme quelque chose, mais comme quelqu'un, fils de Dieu et
frère de ses semblables, libre et responsable, tout à la fois.
Et maintenant, que devons-nous faire?
C'est
l'interrogation que nous a posée le Saint-Père, au lendemain du grand Jubilé
de l'an 2000. L'exemple de Robert Schuman nous aide à y répondre: il nous faut
donner une âme à l'Europe à l'aube du troisième millénaire. Responsable de sa
mémoire chrétienne, qui est partie constituante de son identité, l'Européen à
la croisée des chemins peut l'accueillir ou la récuser, l'enrichir ou la
travestir. Au lendemain d'un siècle tragique, durablement marqué par le nazisme
et le marxisme-léninisme, l'un et !'autre athées, l'illusion n'est plus de
mise: l'Europe de l'Atlantique à l’Oural connaît une réelle déchristianisation.
Les signes de renouveau se font certes plus nombreux, mais demeurent encore
timides. Les peuples qui redécouvrent les bienfaits de la liberté religieuse
ne sont pas à l'abri des méfaits d'une sécularisation insidieuse, porteuse de
sécularisme. C'est toute l'Europe qui a besoin de sortir de l'oubli de Dieu
pour retrouver le centre profond de son être millénaire.
Cependant, jusque
dans ses contrées les plus déchristianisées, l'Europe conserve le sens de
la présence de Dieu, qui a préservé son identité profonde menacée par
l'entreprise totalitaire. L’Évangile n'a pas exercé une influence occasionnelle
ou superficielle sur l'Europe: il en est la forme même. Il en a modelé le
visage et façonné les cultures. Il les a purifiées, fécondées et reliées en un
tout caractéristique dont l'influence continue d'être grande sur la scène de
l'histoire à travers sa culture et la pensée philosophique. Son dynamisme
profond est sans doute à chercher dans cette tension vers un plus, cette
volonté de dépasser l'horizon immédiat, cette ouverture vers l'Infini qui
confère à la culture puisée à la source évangélique la capacité d'assimiler des
courants philosophiques et culturels étrangers, pour enrichir son propre patrimoine.
L'Europe chrétienne existe. Nous en sommes tous, avec le Christ, les
citoyens.
L'avenir est
ouvert. Tous les Européens, chrétiens et non-chrétiens, en sommes
responsables, à l'exemple de Robert Schuman. L’union de l’Europe passe par une
reconnaissance réciproque des héritages culturels et spirituels, et le
dépassement des malentendus alimentés par l'ignorance et nourris par la peur ou
le ressentiment. La tâche est considérable, à la hauteur des raisons
d'espérer. Robert Schuman insistait dans son intervention mémorable à la
Semaine des intellectuels catholiques que j'ai rappelée plus haut: Les
peuples de l'Europe et le continent tout entier ont pour vocation de s'ouvrir à
l'universel. Une culture authentique promeut l'ouverture du patriotisme à
l'autre, le respect des minorités, la protection des faibles dans leurs
légitimes diversités culturelles et religieuses, et la lutte contre toute
forme de nationalisme. Après les conflits destructeurs qui ont ensanglanté
l'Europe du XXe siècle, plusieurs pays ont eu le courage d'emprunter
la seule voie susceptible de conduire à la paix et l'unité: le pardon. Ainsi la
France et l’Allemagne, avec Robert Schuman et Konrad Adenauer, puis
l’Allemagne et la Pologne où les Églises ont montré le chemin avec courage sous
l'impulsion décisive, voici un quart de siècle, du jeune Archevêque de
Cracovie, Karol Wojtyla. L'union de l'Europe demeurera une utopie, tant qu'elle
ne sera pas fondée sur le pardon entre les peuples. Parmi les grandes
tâches qui l'attendent, l’Église se doit de contribuer à favoriser les
réconciliations entre les peuples européens et à les souder entre eux. L
'unité de l'Europe ne se fera pas sans le concours des Églises. Comment
parler du pardon réciproque entre les peuples de l'Europe, si les Églises ne
sont pas les premières à en emprunter le chemin ? Or. depuis que la législation
oppressive du marxisme-léninisme athée est tombée en désuétude et que les
communautés chrétiennes retrouvent droit de cité dans la vie publique, le
scandale des divisions, des disputes, voire des violences entre chrétiens est
venu obscurcir la joie de la libération. Contrairement à une opinion répandue,
la source de ces affrontements n'est d'abord pas d'ordre doctrinal, elle est
d'ordre culturel, comme en témoignent, aussi, des conflits entre
gréco-catholiques et catholiques latins. Si le rite est l'expression et le
garant d'une identité culturelle, l'héritage culturel commun à tous les
chrétiens tue la sphère la plus naturelle pour la convergence et le
rapprochement plus étroit entre l’Église orthodoxe russe et l’Église
catholique romaine.
Le Pape Jean-Paul
II ne cesse de nous rappeler notre responsabilité à cet égard. En recevant,
voici un an, les Lettres de Créance du nouvel ambassadeur auprès du
Saint-Siège, Pierre Morel, le Pape évoquait le rôle essentiel de la France dans
l'aventure européenne et sa part notable dans l'héritage humaniste, dont l'un
des traits est de puiser ses racines dans sa longue histoire chrétienne: «Comment
ne pas mentionner l'apport décisif des valeurs dont est porteur le christianisme,
qui a contribué et contribue encore à modeler la culture et l'humanisme dont
l'Europe est légitimement fière, et sans lesquels on ne peut comprendre son
identité la plus profonde... Loin de constituer une menace pour la vie
sociale, les forces religieuses sont une chance pour la vie en commun» (8).
L'exemple de Robert Schuman le montre de façon éloquente, lui qui a su incarner
les valeurs évangéliques dans sa vie politique et y puiser l'inspiration de
son engagement public. Il a pu le faire grâce à une authentique éducation
chrétienne, nourrie de la parole de Dieu, lumière et vie, et des sacrements de
la foi reçus en Église.
Notre culture
éclatée s'ensable dans l'infinie possibilité des options, en l'absence de
toute référence objective. Elle appelle, en réponse au besoin d'absolu de
l'homme, des témoins qui attestent que la Vérité n'est pas facultative ni la
moralité anachronique. C'est le chemin de la sainteté, dont Jean-Paul II nous
rappelle que les voies sont multiples selon leur vocation, comme le montre
l’exemple de Robert Schuman. Si les saints ne furent pas le tout de notre
histoire, ils en furent la meilleure part. Les valeurs religieuses, morales,
culturelles et sociales qui constituent le patrimoine européen nous sont
parvenues grâce aux saints qui firent l’Europe. « Il est temps de
proposer de nouveau à tous, avec conviction, ce haut degré de la vie chrétienne
ordinaire. » (9). Les saints de notre histoire sont la preuve de la
vitalité de l’Église et de la force inouïe de l’Évangile.
C'est notre tâche
d'aujourd'hui, à l'aube du IIIe millénaire: affirmer avec
simplicité et courage notre identité, et présenter dans toute sa
fraîcheur et sa nouveauté le sens chrétien de la vérité et de la réalité
contre tout scepticisme et relativisme réducteurs. Devant la perte des valeurs
communes, l'effacement des repères collectifs, la montée du scepticisme, et la
crise de l'éducation, entendons le cri des Jeunes européens, l'appel du
Macédonien à l'apôtre Paul, «Viens à notre secours ! » (10). Les esprits plus
malléables et perméables des jeunes sont davantage exposés aux menaces que
laissent peser la sécularisation et le post-communisme, où l'accomplissement à
tout prix de l'individu pris comme valeur suprême s'identifie avec le bonheur
dont la recherche s'exaspère. L'éducateur qui transmet la vérité comme une part
fondamentale de sa propre identité est capable d'éveiller de jeunes libertés à
l'engagement personnel d'une conscience responsable. Il prépare ainsi ceux
qui, comme Robert Schuman, seront capables de prendre position dans les débats
des hommes pour les éclairer et les orienter par les valeurs évangéliques.
L'Europe entière manque d’espérance: c'est la source de la prolifération des
sectes, surtout de celles qui accentuent leur caractère eschatologique. Il ne
peut y avoir de culture chrétienne authentique qui le gomme. Nous vivons en ce
monde, mais nous ne sommes pas de ce monde, appelés que nous sommes à devenir
en plénitude les citoyens d'un monde nouveau. L'annonce des Béatitudes ouvre
un chemin d’espérance, offert à la liberté et à la responsabilité, loin
de l'illusion d'une liberté totale, sans entrave et irresponsable. Seule
l'éducation à la liberté responsable peut préparer les jeunes à devenir
pleinement hommes et chrétiens.
C'est l'appel que
le Pape Jean-Paul II ne cesse de nous adresser, depuis le début de son
pontificat. L'histoire de la formation des nations européennes va de pair avec
leur évangélisation. Et l'identité européenne est incompréhensible sans le
christianisme. C'est en lui que se trouvent les racines communes de sa culture,
et encore aujourd'hui de son âme, ces valeurs identiquement humaines et
chrétiennes: la dignité de la personne, le sentiment profond de la justice et
de la liberté, l'application au travail, l'esprit d'initiative, l'amour de la
famille, le respect de la vie, la tolérance et le désir de paix.
Le père de
l'Europe, Robert Schuman, aurait aimé ce langage du Saint-Père qu'il a par
avance honoré par toute sa vie de chrétien engagé en politique. Jean-Paul II
parlait à Vienne, au cœur de l'Europe, pour toute l'Europe: «Il faut
rappeler les chrétiens d’aujourd’hui à leur commune responsabilité envers
l'Europe et leur infuser un nouveau courage en vue d'un engagement de
sacrifice pour la paix et la justice, les droits humains et la solidarité entre
les peuples... Ayez le courage et la force, qui proviennent de notre responsabilité
chrétienne, de vous engager même dans la politique et la vie publique, pour le
bien de l'homme et de la société dans votre pays et au-delà des frontières.
Dans la Croix se trouve l’espérance d'un renouveau chrétien de l'Europe, mais
à la condition que les chrétiens eux-mêmes prennent au sérieux le message de la
Croix. Croix veut dire: il n'existe pas de naufrages sans espoir, d'obscurité
sans étoile, aucune tempête n'est privée d'un port en sûreté. Croix veut dire:
l'amour ne connaît pas de limites. Commence avec ton prochain, mais n'oublie
pas qu'il est loin. Croix veut dire: Dieu est plus grand que nous les hommes,
Il est le salut, même du plus grand échec. La vie est toujours plus forte que
la mort» (11). La IVe Conférence des
Ministres européens des Affaires culturelles où je représentais le Saint-Siège
en mai 1984 à Berlin, dans sa Déclaration européenne sur les objectifs
culturels, réserve à juste titre toute leur place aux valeurs spirituelles et
religieuses dans le dynamisme culturel de l'Europe (12). Ne l'oublions pas
aujourd'hui, alors que se prépare une Charte pour l'Europe. Robert Schuman,
dont l’Évangile a illuminé l'existence et éclairé l'action politique au service
de la France et de l'Europe, nous le redit avec sa ferme conviction qui
entraîne notre adhésion: «La démocratie doit son existence au christianisme.
Elle est née le jour où l'homme a été appelé à réaliser dans sa vie temporelle
la dignité de la personne humaine dans sa liberté individuelle, dans le respect
des droits de chacun et la pratique de l'amour fraternel à l'égard de tous.
Jamais avant le Christ pareilles idées n'avaient été formulées. L'Europe doit
se faire une âme».
C'est notre tâche
à tous, à l'exemple de Robert Schuman, et avec la grâce de Dieu, à l'aube du
troisième millénaire.
Paul Card. POUPARD
1) Cette conférence
emprunte son titre et tire sa substance du beau livre que René Lejeune me
dédicaçait dans la demeure de Robert Schuman à Scy-Chazelles, le 1er
mai 1993: Robert Schuman,
une âme pour l'Europe, Ed. Sain Paul 1986. Je lui en exprime toute ma
gratitude, comme aussi pour ce nouvel ouvrage: Robert Schuman, père de
l'Europe, 1886-1963. La politique, chemin de sainteté, Fayard, 2000. Les
textes de Robert Schuman sont puisés dans le recueil de ses Écrits
politiques. Pour I'Europe, 3e édition, préface de Jacques
Delors, Ed. Nagel, Genève, 2000.
2) Robert Schuman,
père de l’Europe Op. cit., pp. 9-10.
3) Pie XI, Discours du
18 décembre 1927 à la Fédération universitaire catholique italienne.
4) Robert Schuman, «
Est-il trop tard pour faire l'Europe? », dans Quelle Europe ? Recherches et
débats n. 22, Paris Fayard, 1958, p. 227 et 230-231, cité dans Paul
Poupard, L'héritage chrétien de la culture européenne dans la conscience des
contemporains, Fondation Jean Monnet pour l'Europe, Centre de
recherches européennes, Lausanne, 1986,
pp. 14-16.
5) Georges Elgozy,
«Robert Schuman, la discrétion au pouvoir», in Le Figaro, 12 janvier
1987.
6) Jean-Paul II,
Exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici sur la
vocation et la mission des laïcs dans l’Église et dans le monde, 30 décembre
1988, n. 42.
7) Paul Poupard, Préface
de Christianisme et culture en Europe. Mémoire, conscience, projet. Colloque
présynodale au Vatican, 28-31 octobre 1991, Mame, 1992, pp. 9-25.
8) ORLF n. 27 du
2 juillet 2002
9) Novo millennio
ineunte, op. cit. n. 31.
10) Ac 16, 9.
11) Jean-Paul II à
Vienne, le 10 septembre 1983, cité par Paul Poupard in L'héritage chrétien
de la culture européenne dans la conscience des contemporains, op. cit., p.
10.
12) ORLF n. 24 du
12 juin 1984
L’Osservatore
Romano, N. 10 – 11 mars 2003