
ÉTEIGNONS
LA TÉLÉ, ALLUMONS LA VIE !
Du 23 au 29
avril, les Américains sont invités à tenter l'impossible : cent soixante-huit
heures sans télévision. On ne leur promet qu'une chose : ils risquent de se
sentir plus vivants que d'habitude.
Une semaine entière sans télévision
? Pour beaucoup d'Américains, l'expérience paraît inimaginable. Leur
consommation du petit écran dépasse en moyenne quatre heures par jour et par
personne. Or, nombre d'experts
s'accordent à fixer à deux heures quotidiennes la durée de visionnement au-delà
de laquelle apparaît une dépendance comparable à celle de l'alcool ou du tabac.
Même si une écrasante majorité d'Américains admettent que leur dose excessive
de télévision nuit aux relations humaines, 98% d'entre eux possèdent au moins
un récepteur (41% des foyers en ont trois ou plus). S'en passer ? ! Comment
pourraient-ils survivre sans les infos, la météo, les matchs de base-ball...
sans oublier - moins avouable - les séries aux rires préenregistrés, les « talk-shows
», les feuilletons ? Pourtant, beaucoup
confient à regret qu'ils n'ont « plus de temps libre » pour lire ou voir des
amis, les deux activités qui, affirment-ils, leur manquent le plus. Ont-ils
songé à inclure les longues heures stériles devant le petit écran dans
l'estimation de leur « temps libre » ? Bien souvent non, d'après les sondages.
Temps perdu, gaspillé, évanoui. Deux mois par an envolés en fumée...
Un jeûne de TV
C'est contre cette crétinisation
nationale que se bat depuis six ans le TV-Turnoff~Network (Éteignons la
Télé). Basée à Washington, l'organisation encourage chaque année, fin avril, le
plus possible d'enfants et d'adultes à jeûner de leur obsessionnel passe-temps
pendant une semaine. Effort bref, calculé pour inciter les récalcitrants à
franchir le pas. Il ne s'agit pas d'arrêter brutalement, mais de prendre du
recul. Sept jours et sept nuits pour faire autre chose. Pour mieux cerner ses
motivations. Pourquoi allume-t-on la télévision ? Et pourquoi continue-t-on à la regarder longtemps après la fin de
son émission préférée ? Au lieu de
s'engluer dans les sempiternels débats sur le déplorable contenu des
programmes, le TV-TN a résolument pris le parti du positif: montrer à
tous que la vie sans titillations audiovisuelles est une aventure palpitante,
pleine de découvertes insoupçonnées. « Break Free of TV ! », clame le
slogan reproduit sur des milliers de t-shirts et de « bumper stickers » (autocollants
pour pare-chocs). Autrement dit :
Libérez-vous des chaînes ! Petit
à petit, ce message se répand. Vingt-quatre millions d'Américains ont participé
à l'initiative printanière depuis 1995, dont six millions en avril 2000.
Pour toute la
famille
Grâce à un budget annuel de 400 000
dollars - alimenté par cinq mille membres, la vente d'objets promotionnels et
la générosité de plusieurs fondations privées -, cette invitation
anticonformiste atteint aujourd'hui le village le plus reculé. Écoles et
bibliothèques municipales sont mises à contribution pour relayer l'information
et imaginer des événements locaux susceptibles de mobiliser la communauté. Par
exemple, un directeur d'école primaire promet à ses élèves, s'ils parviennent à
se priver de leur « nounou électronique » - les parents doivent spécifier
chaque jour par écrit les activités de substitution choisies par l'enfant - de
réaliser pour eux, le dernier jour, une « folie » : grimper sur le toit de
l'établissement, enfourcher une moto dans la cour de recréation... Les petits
sont tout heureux de s'apercevoir que jouer avec son frère ou sa sœur, aider
maman ou papa à bricoler ou cuisiner sont des occupations au moins aussi
gratifiantes que de végéter dans une lumière bleuâtre la main dans un sac de
chips. Autre exemple de récompense : une nuit h la bibliothèque. Les enfants
arrivent le soir avec pyjama, sac de couchage et lampe de poche, et repartent
le lendemain matin avec quelques livres empruntés sous le bras. Certains se
demandent pour quelle raison cela ne dure qu'une semaine, quand on s'amuse
tellement.
Le principal obstacle que rencontre TV-TN
demeure l'attitude des parents, qui, tout en applaudissant le concept,
hésitent parfois à renoncer sept jours de suite à leurs émissions favorites.
Car il est important, bien sûr, que toute la famille participe. L'exemple des adultes,
comme dans toute entreprise éducative, est déterminant. Et c'est justement ce
sacrifice conscient de la part des parents qui peut, à long terme, produire des
effets bénéfiques. Le père ou la mère se rend compte pour la première fois que
l'intoxication dont il ou elle croyait sa progéniture incurablement atteinte
procède en réalité de son propre esclavage. Aucun adulte n'est obligé de se
soumettre à la tentatrice télécommande. Dans un sursaut de courage et d'audace,
certains décident de prolonger l'expérience. Ils n'allumeront le poste que le
week-end. Ou fixeront à l'avance le quota hebdomadaire, sélectionneront les
émissions à voir - et s'y tiendront. Parfois même, le téléviseur, après sa
semaine sabbatique, est relégué au fond d'un placard ou d'une cave (ou,
rarissime, achevé à coups de carabine). Les enfants trépignent pendant quelques
jours, voire quelques semaines. Phase
critique. Si les parents tiennent bon, les bambins victimes d'une pareille «
cruauté » auront tôt fait de préférer les contes de fées aux dessins animés,
les sauterelles réelles aux gazelles virtuelles et les avions en papier aux
décollages simulés...
Une vraie
libération
Ce monde merveilleux où l'on
imagine, où l'on crée, où l'on réfléchit sans bruit de fond permanent, ouvre la
porte non seulement à la concentration nécessaire pour lire et s'instruire,
mais aussi à la relation à l'autre... et à l'Autre. Croissance intellectuelle, émotionnelle, spirituelle. Comment apprendre à prier quand le cerveau
est constamment bombardé d'images imposées, agressé par ces 300 000 points
lumineux qui changent trente fois par seconde : héros défiant toute autorité,
stars impossibles à imiter, victimes de la dernière calamité...? Comment, parmi ce salmigondis de visages
artificiellement familiers, distinguer celui de son ange gardien ? des saints ? de Dieu ? Comment prier
? L'enfant américain consacre, en moyenne,
plus de temps à regarder la télévision qu'à toute autre activité à l'exception
du sommeil. Neuf cents heures par an à
l'école, plus de mille devant le petit écran.
Dans plus d’un cas sur deux (56%), il dispose d’un récepteur personnel
dans sa chambre. Un adolescent y
engloutit en moyenne 21 heures par semaine (contre 1 h 48 de lecture et 35
minutes de dialogue avec son père). À l’âge de 18 ans, il aura été témoin
de 200 000 actes de violence, dont 16 000 meurtres. Et il aura absorbé 360 000 annonces publicitaires.
Que la télévision contribue a former
des personnes aisément manipulées, agressives et obnubilées par les biens
matériels ne fait plus aucun doute. Des centaines d'études l'ont prouvé depuis
des décennies. Qu'elle véhicule un message
fondamentalement opposé à celui de l’Évangile est tout aussi flagrant. «
Le but de la plupart des producteurs d'émissions télévisées semble être
d'enfreindre le plus grand nombre possible de Commandements dans la limite des
30 ou 60 minutes allouées », note Dan Adams dans son livre The Child
Influencers (1990). Quelle est la
vertu chrétienne que le petit écran ne tourne pas systématiquement en dérision
? À l'inverse, quels sont les vices
qu'il ne glorifie pas ? Cette
incitation à la débauche n'affecte pas seulement les enfants, même si le viol
de leur sens moral est un crime sans nom. Les âmes des adultes sont menacées
aussi. Juste avant de mourir sur la chaise électrique en 1989 pour avoir
agressé sexuellement et assassiné une vingtaine de jeunes femmes, Ted Bundy
raconta devant une camera son parcours d'enfant chrétien devenu tueur
pornographe. « Ce qui me fait peur, et même m'épouvante, confia-t-il, c'est
ce que je vois à la télé. Les saletés qui entrent dans les foyers aujourd'hui
n'auraient pas été montrées dans les spectacles pour adultes classés X, il y a
vingt ans. » Douze ans se sont écoulés depuis ce témoignage. Les programmes
sont-ils devenus plus pudiques ?
« Il y a mieux
à faire... »
Et n'oublions pas l'idéologie
mondialiste qui pollue les esprits en anesthésiant le sens critique. Le petit écran est-il un outil d'information
ou un instrument d'intoxication au service du politiquement correct ? Le TV-Turnoff
Network laisse délibérément aux intéressés le soin de répondre. Il préfère
mettre l'accent sur les risques d'obésité liés à la sédentarité « forcée »
plutôt que sur l'abrutissement civique et les dangers spirituels encourus par
les téléspectateurs. Reste une
proposition stimulante : et si l’on faisait autre chose ? Comme le rappelait Jean-Paul II dans son
message pour la Journée mondiale des communication sociales, en 1994 : « Inculquer
de bonnes habitudes d’utilisation chez les enfants, cela veut souvent dire,
plus simplement, éteindre le téléviseur parce qu’il y a mieux à
faire… » Éteignons la télé,
allumons la vie !
par Armelle
Signargout, L’Homme
Nouveau, 15 avril 2001